Unsri Gschìcht – Éphéméride de mars 2020, 15 MARS 1798 ANNEXION DE LA RÉPUBLIQUE DE MULHOUSE À LA FRANCE

Pierre Pflimlin disait de Mulhouse qu’elle était « la plus française des villes d’Alsace ».
C’est que la cité aux 100 cheminées a fait preuve du zèle des nouveaux convertis : annexée par la France en 1798, soixante-treize ans plus tard par l’Allemagne, puis à nouveau par la France en 1918, la ville n’a pas encore ses deux cents ans d’appartenance française !
Quelle réalité se cache donc derrière le joli terme de « Réunion », qui serait intervenue il y a 222 ans ?

L’accueil des troupes françaises

C’est le 15 mars 1798, 25 ventôse an VI du calendrier révolutionnaire, qu’a été enterrée l’indépendance mulhousienne.
À six heures du matin, cinquante coups de canon annoncent l’ouverture de la fête. En même temps, la Compagnie franche de l’ancienne Stadtrepublik, forte de 230 hommes, se met sous les armes. Ce sera sa dernière sortie. À huit heures, le Grand Conseil et les Quarante se réunissent à l’hôtel de ville et les hôtes étrangers quittent la cité pour se rassembler dans le jardin du bourgmestre Jean Hofer (actuellement square de la Parfaite Harmonie). Une députation du Grand Conseil se rend auprès d’eux pour les complimenter. Des jeunes filles les accompagnent et offrent au commissaire Metzger, le chef de la délégation, les clefs de la ville sur un plat d’argent. Aux généraux français, elles présentent des branches de laurier.
Un cortège se forme ensuite et se met en marche, escorté par un détachement de troupes françaises. À la tête de ce cortège défile un héraut d’armes portant le drapeau tricolore.
À la porte de Bâle, un détachement de la Compagnie franche est en attente, rangé en bataille. Après échange des paroles de bienvenue du côté mulhousien, d’amitié et de fraternité du côté français, les deux cortèges se confondent et font leur entrée en ville par la porte de Bâle.

La fin de la souveraineté mulhousienne

On processionne jusque devant l’hôtel de ville. Le cortège parcourt ensuite toute la ville. Il s’arrête aux quatre portes pour y planter des arbres de la Liberté. Puis il revient sur la grande place, qui sera dès lors appelée « place de la Réunion ». Deux tribunes et un autel de la patrie y avaient été montés les jours précédents. Dans une courte allocution à l’adresse de l’ancien Conseil de la ville, le commissaire Metzger lui demande s’il a encore un dernier acte de souveraineté à exercer. En réponse, le magistral délie solennellement les habitants d’Illzach et de Modenheim de tous leurs devoirs envers leur propriétaire, l’ancienne Stadtrepublik, et leur remet leur lettre d’affranchissement.
Viennent les discours : celui du commissaire Metzger en premier, du juriste Nicolas Thierry, le fervent rattachiste qui avait œuvré plusieurs années en vue de ce grand jour et du bourgmestre Jean Hofer. Après quoi lecture est donnée, en allemand et en français, du « traité de Réunion ». Puis c’est la lecture par le commissaire du serment de fidélité à la Constitution de la République française et de haine à l’égard de la royauté, que tous les assistants prêtent. Ceci fait, tout ce monde défile autour de l’autel de la patrie. C’est enfin, toujours par le citoyen Metzger, le grand héros de la journée, l’installation de la nouvelle administration municipale, à la tête de laquelle Pierre Thierry, fabricant, vient d’être placé par les nouvelles autorités.

Les symboles mulhousiens enterrés

On roule ensuite le drapeau mulhousien et on le place dans un étui aux couleurs tricolores, sur lequel est apposée une bande portant l’inscription « La République de Mülhausen repose dans le sein de la République française ». L’antique Stockbrunnen avait été démantelé pour laisser la place à un arbre de la liberté. Dans le trou de plantation, on jette, pour l’enterrer, l’étui contenant le drapeau historique, ainsi que les bannières des corporations. À ces symboles, on rajoute les armes de la ville, ses statuts, ainsi que le glaive brisé de la justice, en réalité une banale épée, le glaive authentique du bourreau ayant, lui aussi, été soustrait à la volonté iconoclaste des nouveaux maîtres.
À deux heures de l’après-midi, fin de la fête officielle. On la prolonge par des banquets et toutes sortes de réjouissances. Bilan financier de la journée pour la ville : 68 652 francs, décomptés sur le produit de la vente des biens communaux.
« Cela avait été une journée triste et affligeante, pour tout bourgeois bien-pensant » écrira plus tard Godefroi Engelmann (1734-1810), trésorier de la défunte République. « Alors qu’auparavant nous étions libres et nous ne payons rien, nous allons à l’avenir dépendre d’autrui et payer de lourds impôts. Mais on ne pouvait faire autrement. Si nous ne nous réunissions pas volontairement à la France, il était à craindre que l’on nous annexât par la force. »

Comment en était-on arrivé là ?

Bien évidemment les historiens ont été interpellés par le changement d’attitude des Mulhousiens – qui s’étaient battus pendant des siècles pour sauvegarder leur indépendance – qu’on a vu passer d’une très forte opposition au rattachement à la résignation et à son acceptation. Ils se sont notamment demandé si l’intégration de la Stadtrepublik Mülhausen à la République française avait été « une conquête de l’esprit ou une conquête douanière ». Un débat qui s’est poursuivi jusqu’à l’époque contemporaine. Ce qui paraît aujourd’hui certain, c’est qu’en 1798, pour bon nombre de bourgeois mulhousiens, la France représentait alors moins un territoire qu’un système de valeurs. Le peuple retrouvait, sans toutefois nettement le saisir, ses aspirations profondes et ancestrales à une démocratie véritable, qu’il croyait trouver dans la devise républicaine du nouveau régime français.
Ce qui est non moins certain, c’est que le blocus de la ville imposé pendant de longues années par le pouvoir révolutionnaire était de plus en plus mal vécu par la population qui s’était mise à manquer de tout, y compris du nécessaire : le pain, le bois. Ce qui est enfin aussi évident, c’est que le chantage d’une intervention militaire et d’une conquête à la force des baïonnettes avait découragé toute velléité de résistance. D’autant que les alliés suisses étaient, eux aussi, menacés par la politique belliciste des dirigeants français.
Quoi qu’il en soit, le 14 Nivôse an VI, 3 janvier 1798, le Grand Conseil, renforcé des Quarante, se prononce par 97 voix contre 5 pour la réunion à la France. Le lendemain, la bourgeoisie est convoquée à l’église Saint-Étienne et la décision de la veille est soumise à son approbation. Le vote a lieu par appel nominal : 591 voix se prononcent en faveur de la réunion, 15 voix pour la temporisation.

Mathieu Mieg, farouche opposant à la France

L’Histoire n’a pas retenu tous les noms des « quinze qui ont dit non ». Celui de Mathieu Mieg (1756-1840) mérite de l’être. Héritier de la famille Mieg qui avait pris une large part au développement de l’industrie textile et à l’introduction des indiennes dans la République de Mülhausen, il est, au moment des événements, Zünftmeister de la tribu des Agriculteurs. Éclectique, Mathieu Mieg est aussi chroniqueur. Il porte d’ailleurs ce surnom. Il a également été un artiste-peintre talentueux et est connu comme le rénovateur de la Maison Mieg, la maison blanche à tourelle qui donne sur le Stephansplatz, l’actuelle place de la Réunion. Suite au vote historique du 15 Nivôse an VI, il la fait décorer d’une fresque commémorant le courage du héros suisse Winkelried : celui-ci se serait sacrifié sur les lances des armées des Habsbourg pour ouvrir une brèche aux soldats confédérés pris en embuscade pendant la bataille historique de Sempach.
Fervent patriote mulhousien, Mathieu Mieg ne se contente pas de s’opposer avec 14 autres conseillers à l’annexion imposée à la République de Mülhausen. On lui doit également la préservation de la bannière de la tribu des Agriculteurs qu’il a réussi à soustraire à la cérémonie de réunion à la République française, alors que celles des boulangers, bouchers, maréchaux-ferrants, tisserands, etc. ont été brûlées puis enterrées.

Liquidation avant annexion

Pour permettre l’annexion, le Directoire avait chargé le citoyen Jean Ulrich Metzger de Colmar, membre de l’administration centrale du département, de négocier le traité définitif en tant que commissaire du Gouvernement. Dans ce but, Metzger vint sur place et mena rondement l’affaire.
Les points principaux du traité comportaient notamment la neutralité de la ville jusqu’à la paix générale et la propriété de son patrimoine et de celui des corps de métiers, ainsi que des maisons religieuses. Mülhausen renonçait à son alliance avec ce qu’on appelait alors le Corps helvétique et chargeait le gouvernement français de le lui notifier.
Une commission du Grand Conseil avait aussi dû délibérer sur l’emploi à faire du patrimoine commun. La bourgeoisie rejeta ses premières propositions pour adopter la solution la plus déplorable du point de vue de l’intérêt collectif : on vota la vente et le partage des biens communaux et de l’avoir mobilier et immobilier de la ville, des tribus et des communautés religieuses. L’ensemble fut mis à l’encan.

 

Pour Unsri Gschìcht
Michel Krempper
Historien, membre du conseil scientifique
www.unsrigschicht.org

En savoir plus sur l’histoire de Mulhouse (par l’auteur de l’article)

1.Histoire de Mulhouse, le point de vue mulhousien, Yoran embanner, 2019, 400 pages
2. La République de Mulhouse 803-1798, Mulhousienne d’Édition / Milhüser Verlag, 2018, 200 pages
3. Mulhouse dans le Reichsland 1871-1919, Mulhousienne d’Édition / Milhüser Verlag, 2020, 196 pages

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Une réaction à "Unsri Gschìcht – Éphéméride de mars 2020, 15 MARS 1798 ANNEXION DE LA RÉPUBLIQUE DE MULHOUSE À LA FRANCE"

  1. Emmanuel a commenté:

    le centralisme et le jacobinisme ne tolère aucune exception;c’est le totalitarisme .
    Nous sommes tous d’accord pour dire que si Mulhouse était resté libre et alliée de la confédération hélvétique elle aurait un tout autre visage avec une industrie pharmaceutique performante un taux de chomage insignifiant et une richesse que les français nous envieraient…..Le problème c’est que les alsaciens ne sont pas unis.Ce sont des libéraux et individualistes .