UNSRI GSCHìCHT – ÉPHÉMÉRIDE DE JUILLET
13 juillet 1940 : les nazis expulsent les Juifs d’Alsace

En juin 1940, en violation du droit international, l’Allemagne nazie annexait – de fait – L’Alsace. A peine nommé, le Gauleiter Robert Wagner décide, par décret du 13 juillet 1940, d’expulser les Juifs d’Alsace et de confisquer leurs biens. Pour la rendre « judenrein », exempte de Juifs. Cette décision jette sur les routes de l’exode et de la terreur les derniers membres de la communauté israélite encore présents en Alsace. C’était il y a tout juste 80 ans…

Les Juifs d’Alsace en 1940

Environ 30 000 Juifs vivaient en Alsace à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La région, redevenue française en 1919, n’avait pas échappé, durant l’entre-deux-guerres, à l’antisémitisme qui se développait depuis le début du siècle en Europe mais elle était restée une terre d’accueil et un refuge pour ceux qui fuyaient les pogroms à l’Est du continent. Aussi, les communautés juives d’Alsace étaient-elles nombreuses à l’aube de la guerre, celle de Strasbourg étant même plus importante que celle de Paris. Nombreux sont les Juifs alsaciens qui sont évacués avec leurs compatriotes lors de la déclaration de guerre, le 3 septembre 1939 vers les régions du Sud-Ouest. Nombreux sont aussi ceux qui, hors des zones évacuées, fuient la proximité de la menace nazie et du discours haineux d’Adolf Hitler. Mais 3 000 environ ne quitteront pas l’Alsace et y resteront jusqu’aux derniers instants, malgré la menace de plus en plus pressante. Le décret du 13 juillet 1940 a raison de leur attachement à leur terre natale et fixe le destin des derniers Juifs en Alsace.
Les récits suivants montrent à hauteur d’homme toute la barbarie de cette mesure.

Couverture des actes du colloque de Herrlisheim-près-Herrlisheim, organisé par Christophe Woehrle à l’occasion de la pose des premiers Stolpersteine d’Alsace ; illustration “Secrets de Pays” ©

Robert Wagner, le bourreau de l’Alsace

L’historien Jean-Laurent Vonau a réalisé un travail biographique intense sur celui qu’il appelle, en titre de son ouvrage, “Le bourreau de l’Alsace”. Originaire de la campagne badoise où il est né en 1895, Robert Wagner avait embrassé une carrière militaire dès la Première Guerre mondiale. Alors qu’en 1923 il est à l’école d’infanterie de Munich, il tombe sous le charme d’un “agitateur de brasserie”, Adolf Hitler. Il participe au putsch du 9 novembre 1923 ; arrêté, il est incarcéré avec son mentor et lui restera fidèle jusqu’à son exécution, le 14 août 1946. Guidé par un fanatisme sans limites et exerçant un pouvoir quasi absolu, il engage de manière accélérée l’asservissement de l’Alsace à l’Allemagne nazie, en extrait les éléments jugés indignes (Juifs, handicapés, francophiles, etc.) et incorpore de force les Volksdeutsche, « Allemands de souche », à la machine de guerre nazie.

La famille Bloch de Muttersholtz

Simone Klein née Bloch est une femme au tempérament vif et énergique, elle était enfant en 1940 mais elle n’a rien oublié. Rien ne la distingue des autres enfants de la commune, sauf peut-être qu’elle ne va pas dans la même école et que son dialecte est un peu différent. Il y a pourtant une différence, dont elle ignore encore les conséquences : elle est juive. Elle et sa famille quittent l’Alsace et elle n’y reviendra que bien plus tard… pour y retrouver sa meilleure amie, protestante. Aujourd’hui, elle vit à Paris, entourée de ses enfants mais le souvenir tragique de cette période est encore vivace et ancré dans sa mémoire. Un membre de sa famille a connu un destin particulièrement terrible. En cet été 1940, le père de Simone rassemble en quelques heures ce que la famille a de plus précieux et il réussit à trouver un villageois prêt à les véhiculer avec son camion jusqu’à la nouvelle frontière avec les Vosges. Arrivé près de Gérardmer, leur convoyeur les débarque en pleine campagne, prétextant ne pouvoir aller plus loin. Lucien, le frère aîné de Simone, se met alors en quête d’un nouveau véhicule et enfourche son vélo … Simone ne le verra plus jamais. Leurs chemins se séparent, ils se perdent dans la cohue ambiante. Lucien se retrouve dans l’Ain alors que Simone et le reste de la famille trouvent refuge dans les Vosges, puis à Paris où il y a encore de la famille qui les cache. Le 10 avril 1944, Lucien est raflé à Oyonnax et déporté par le convoi 73 en Lituanie d’où il ne reviendra pas…

Lucien Lippmann Bloch, collection personnelle Simone Klein ©

Malgré ce passé douloureux, Simone n’a jamais oublié sa région, ni son dialecte et revient avec bonheur dans le pays qui l’a vu naître.

Les Juifs de Herrlisheim-près-Colmar

Il est midi, ce 15 juillet 1940, lorsque le Kreisleiter (responsable d’arrondissement) nazi vient frapper à la porte du maire. Le magistrat est absent et sa femme, en présence de la bonne, accueille le militaire. En quelques mots cinglants, il explique que les Juifs ont jusqu’à 14 heures pour rejoindre la place du village avec 20 kilos de bagages et qu’ils seront emmenés vers la France ; rien d’autre… Les casseroles mijotent sur les poêles quand les familles sont averties et doivent abandonner tout ce qui leur appartient, tout ce qu’ils ont construit, tout ce qu’ils affectionnent … On les voit arriver, tenant les jeunes enfants par la main et embarquer, avec quelques valises, dans les camions bâchés qui vont les déverser sur les routes de France. La femme du maire aura ces paroles : „Wir wollen unsere Juden nicht geben, wir lieben unsere Juden“ (nous ne voulons pas donner nos juifs, nous aimons nos juifs), ce à quoi le Kreisleiter répond : „Das will ich nicht wissen !“ (je ne veux pas le savoir). Le sort en est jeté ; en quelques mots le destin est scellé.
Aujourd’hui, Il ne reste presque plus de traces de la présence juive à Herrlisheim-près-Colmar. Pour se souvenir de ses habitants arrachés à leurs villages, la commune, comme celle de Muttersholtz a posé, au printemps 2019, des Stolpersteine, des « pierres d’achoppement » recouvertes d’une plaque en laiton encastrées dans le trottoir devant les maisons des personnes déportées par les nazis.

Carte postale Herrlisheim-près-Colmar. Maison juive attenante à la tour des sorcières – collection personnelle Christophe Woehrle ©

Les familles mixtes

Souvent ignorées, les familles mixtes (couples judéo-chrétiens) ont également souffert des mesures répressives contre les Juifs. Elvire Wolff, alors âgée de 13 ans, se souvient de cette période terrible où elle est séparée de sa mère, protestante allemande, et jetée sur les routes avec son père et ses deux frères aînés parce que son père est Juif. Il s’appelle Moritz Wolff, marchand ambulant, un homme estimé et apprécié dans les environs. La mère d’Elvire était chef-comptable avant la Première Guerre mondiale dans une fonderie de métaux à Berlin. Le couple s’était rencontré à Berlin, où Moritz effectuait son service militaire. Le père allait à la synagogue et la mère fréquentait le temple de Barr ; ils vivaient à Stotzheim. Il y avait un respect mutuel des religions de chacun, au cœur de la même famille. Expulsés en juillet 1940, Moritz, Charles, Gaston et Elvire sont tout d’abord emmenés au Sicherungslager de Schirmeck, un « camp de sûreté » nazi. Lorsque le chef du camp annonce au père que les enfants peuvent retourner à Stotzheim car ils ne sont pas Juifs, il répond : « Sie senn met mer furt, sie gehn met mer Heim » (Ils sont venus avec moi, ils rentreront avec moi). A Schirmeck, ils rencontrent les Lehmann de Barr. Conduits avec eux en camion jusqu’à la nouvelle frontière française, ils les suivent, en passant par Dole dans le Jura, Lyon, les Basses-Alpes, Marseille jusqu’en Dordogne où ils se cachent durant toute la guerre. La mère reste à Stotzheim, séparée de son mari et de ses enfants pour protéger les biens de la famille de la spoliation par le régime nazi.

Stotzheim à l’heure du 3e Reich, collection personnelle Christophe Woehrle ©

Une histoire qui reste à écrire

Dans un article publié en ligne sur le site du judaïsme alsacien, l’historien et rabbin Simon Schwarzfuchs estime que les évènements de juillet 1940, bien que connus des historiens, n’ont pas fait l’objet d’une étude détaillée à ce jour. A l’instar de Gustave Feissel, représentant général à l’ONU, originaire de Mulhouse, de nombreux descendants de Juifs expulsés d’Alsace cherchent aujourd’hui à retracer le destin tragique de l’exode et de la traque vécus par leur famille et dont les victimes survivantes ont effacé le souvenir.
Sur les 76 000 Juifs déportés de France, 3 500 étaient établis en Alsace en 1939. L’immense majorité périra dans les camps de la mort du Troisième Reich. Ces victimes font partie des 6 millions de Juifs tués par les nazis. Mais le Gauleiter Wagner et la politique d’extermination de Hitler n’ont pas eu raison du judaïsme alsacien, qui renaîtra après la Seconde Guerre mondiale : à Strasbourg, 8 000 Juifs reviennent sur les 10 000 qui habitaient la ville en 1939. Aujourd’hui encore, le judaïsme est une composante de la culture alsacienne.

Pour Unsri Gschìcht
Christophe Woehrle
Docteur en histoire contemporaine de l’Université de Bamberg

 

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Une réaction à "UNSRI GSCHìCHT – ÉPHÉMÉRIDE DE JUILLET – 13 juillet 1940 : les nazis expulsent les Juifs d’Alsace"

  1. paul christophe a commenté:

    Le même processus d’expulsion et d’ostracisation a été exercé à l’encontre des Juifs de Moselle. Le cas alsacien n’est donc pas unique, au regard du territoire français. Excellent article, à ceci près qu’une lecture un peu rapide d’une personne non informée en conclurait que le cas des Juifs d’Alsace était unique, exceptionnel et sans équivalent ailleurs en France, ce qui serait historiquement faux.