Scène de la vie alsacienne en période de crise sanitaire Les tests de dépistage à la Covid

Il est presque midi en cette fin mars 2021. Les rues du village s’animent. C’est jour de marché. Des mères avec poussette font la queue aux stands en compagnie des personnes âgées et de quelques jeunes que la crise sanitaire a ramenés dans le giron parental. Les visages sont joyeux sous le soleil. L’air est tiède, légèrement parfumé. Alors que je passe négligemment dans l’allée principale, je me fais interpeller par Joseph Whalberg, l’un des conseillers municipaux qui suivent ma carrière de journaliste depuis mes débuts. Il est grand, large d’épaules, avec des mains de travailleur. Ce matin, je devine qu’il est passé par ses champs. Ses chaussures en cuir sont maculées de poussière. Leur état contraste avec le complet veston noir et la chemise blanche repassée qu’il porte lorsqu’il se rend aux meetings ainsi qu’au marché. C’est le plus grand propriétaire terrien du village. Sa demeure est une ferme alsacienne aussi traditionnelle que cossue qui fait aussi chambres d’hôte en été. Joseph Walhberg est un homme sympathique, faussement simple, mais surtout ouvert sur le monde et ses concitoyens. Il est doté d’un humour à la fois caustique et terrien.

  • Salut, Arnaud. Wie Gehts ?
  • S’get Gheut Sépi.
  • Yo, ce matin, mon gars, il faut que je te raconte, je suis allé chez mon Hausdocteur. Avec tout ce qui se passe en ce moment sur la téléfiction, j’ai peur d’avoir attrapé quelque chose.
  • Ça s’est passé comment ? Vous n’êtes pas malade ?
  • Pas du tout. Je me sens frais comme un gardon ! Quand même, avec tout ce qu’on raconte, on ne sait jamais. Lorsqu’il m’a fait entrer dans son cabinet, je lui ai dit :
  • « Bonjour Docteur.
  • Bonjour, Joseph, vous allez bien ?
  • Si j’allais bien docteur, je ne serais pas là.
  • C’est juste. Alors qu’est-ce qui vous amène ?
  • Le Covid, docteur.
  • Vous voulez dire la Covid ?
  • Yo, mais c’est quoi ces virus qui changent de sexe ?! Ils se font opérer eux aussi ?
  • En fait, le virus est masculin, mais la maladie qu’il provoque c’est féminin. Du coup, le masculin viral a pris le genre de la maladie.
  • C’est bien ce que je dis : il s’est fait opérer !
  • Si on veut. En fait, il s’agit d’une opération indolore. Une opération syntaxique.
  • C’est quoi ? On peut opérer syntaxiquement ?
  • Oui, mais pas dans les hôpitaux.
  • Pourtant vous m’aviez dit que c’était sans douleur.
  • Oui, c’était une métaphore.
  • C’est quoi ça : un autre genre de virus ?
  • Non, une figure de style.
  • Comme les vêtements à la mode ?
  • Si vous voulez. Bon, ce n’est pas le sujet. Qu’est-ce qui vous amène ?
  • Le virus de la Covid.

  • Vous avez des symptômes ?
  • Comme quoi ?
  • Mal à la gorge, une toux sèche, mal à la tête, des difficultés à respirer, une grosse fatigue ?
  • Vous savez, nous les retraités on ne se fatigue pas trop. En fait, je viens pour me faire tester.
  • Dépister, vous voulez dire ?
  • Si vous voulez. Mais moi je ne cherche rien sur des pistes. Je marche, c’est tout.
  • Comment on fait ?
  • Il y a plusieurs dépistages possibles.
  • Ah ?
  • Oui, je suppose que l’anal, ça ne vous dit rien ?
  • Qu’est-ce que c’est que ça ? Ne me dites pas que l’on me met un truc dans le cul, quand même ?!
  • Si, mais c’est juste un coton-tige.
  • Je n’ai pas envie de me faire encotonner docteur ! C’est une question de dignité.
  • Dans ce cas, il existe aussi le test PCR.
  • Le test CRP ? Mais on me l’a fait à ma dernière prise de sang. Je n’en veux pas. C’est déjà fait !
  • Non, ce n’est pas la CRP, c’est le test PCR ; mêmes lettres, mais pas dans le même ordre. Cette fois, on vous met un coton dans le nez. La CRP c’est pour vérifier si vous avez une inflammation. Le PCR est un test cellulaire non sanguin, qui vérifie si vous êtes infecté, pour faire court.
  • Ils l’enfoncent profond ? Ça fait mal ?
  • Ce n’est pas très agréable, mais ça ne fait pas vraiment mal. En fait, on sait qu’il est bien fait lorsque l’œil pleure.
  • Vous voulez dire qu’ils l’enfoncent jusqu’à l’œil ?
  • Non, derrière. Je vous assure, ça n’est pas douloureux.
  • M’enfin, si je pleure, c’est que j’ai mal. Vous vous moquez de moi, docteur ?
  • Non, c’est juste que…
  • … Rien du tout ! Et le test dans le nez, on le fait après le test anal, je suppose, avec le même Coton-Tige, je parie ?
  • Non, Joseph. Vous extrapolez.
  • Pas du tout docteur ! Vous vous trompez sur mon compte. Je ne suis pas un extrapoleur. Je n’aime pas les aventures risquées. Je sors rarement du village et encore moins de notre belle Alsace.
  • Sinon, il y a un nouveau test : le test salivaire. Il va bientôt être lancé dans les écoles.
  • Oui, mais, et moi ?
  • Pour vous Joseph, ce sera le PCR.
  • Celui qui fait pleurer ?
  • Mais n’ayez crainte : il vaut mieux une petite larme qu’une grosse maladie.
  • Je peux y réfléchir ?
  • Je vous fais tout de même l’ordonnance ?
  • Je choisis par le nez. OK ?
  • De toute façon, le test anal, c’est pour les entuber.
  • Vous voulez dire les encotonnés ?
  • Enfin, c’est pour ceux qui sont déjà à l’hôpital.
  • C’est pour ça que les médecins en profitent, hein ? Ils sont bizarres là-bas, vous savez au “ZUSS”, je veux dire le “Haine-Hâché”. Ils ont toujours plein de tests.
  • Bon, mais dans votre cas, et au vu de votre état, on choisira le plus simple et le plus efficace. Entendu ?
  • Merci docteur. »
  • Tu vois, mon petit, toutes ces histoires de tests et des pistages, c’est juste pour nous garder à la maison. Je suis sûr que c’est organisé pour faire des expériences.
  • Enfin, Joseph, vous ne croyez pas que vous allez un peu loin ?
  • Tu crois ?
  • À vous entendre, je pense que vous regardez trop BFMTV.
  • Yo, comment tu le sais ? Il faut bien que je m’informe.
  • Oui, mais là, je me demande si c’est vraiment de l’information.
  • On verra. Je vais aller me faire tester. Je me rendrai vite compte s’ils arrivent à me garder à la maison.
  • Oui, on verra bien. Au revoir monsieur Whalberg.
  • Au revoir, mon p’tit gars.

 

Arnaud Klein

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