Adolescents tabassés, humiliés par des éducateurs, une direction complice. Que s’est-il vraiment passé dans les centres ARSÉA de Breitenbach et d’Urbeis ?
Une affaire où se mêlent des élus alsaciens, des dirigeants incompétents, une presse quotidienne locale complaisante.
Les faits se sont passés entre 2016 et 2019, dans deux établissements de l’ARSEA  (Association Régionale Spécialisée d’action sociale d’Éducation et d’Animation), « Le Kreuzweg » et « Les Sources du Climont » qui sont des Centres Éducatif Renforcés  (CER).
Dès 2016, des victimes et des témoins ont tenté d’alerter les autorités concernées en vain.

Début 2020, Marie Vaton, journaliste à l’observateur, enquête en Alsace, un long article parait dans l’hebdomadaire ‘’L’Obs’’, le premier hebdomadaire d’actualité français.
Complet et documenté, photos et enregistrements à l’appui, l’article choque, pourtant l’information semble difficilement passer la ligne bleue des Vosges. Pourquoi ?
 
Le siège de l’ARSÉA est à Strasbourg, le président n’est autre que l’ex-ministre chargé des collectivités territoriales, ex-président du Grand Est, de la Région Alsace et du Bas-Rhin : Philippe Richert.
Son directeur général est René Bandol, conseiller municipal à Bischheim proche de son maire Jean-Louis Hoerlé, ex-Président de la CCI (Chambre de Commerce et d’Industrie d’Alsace)

Photo arsea.fr

Ce que dit l’article de Marie Vaton dans l’Obs

Le papier ‘’EXCLUSIF. « Je lui ai mis une grosse balayette ». Dans ces deux foyers, on maltraite des mineurs et on s’en vante’’ parait le 6 mars.
En voici un digest


Une imposante bâtisse au toit rouge typique des habitations traditionnelles vosgiennes. Devant, une pancarte discrète indique : « Centre éducatif renforcé du Kreuzweg » (CER) comme on appelle aujourd’hui ces foyers particuliers pensés comme une alternative à l’incarcération des mineurs délinquants.
C’est ici que résident sept jeunes garçons, sept mineurs âgés de 13 à 17 ans, placés là par la justice pendant cinq mois en raison de leurs « grandes difficultés sociales et familiales » selon le site internet de l’association Arsea  habilitée à les prendre en charge.

Un climat de violences et d’humiliations publiques

Sur le papier, le projet à tout pour plaire au département et la Direction territoriale de la Protection judiciaire de la Jeunesse (PJJ) à Strasbourg, qui versent 470 euros par jour et par enfant à l’association. Sauf qu’à l’intérieur, c’est une tout autre histoire où règnent le chaos, les violences entre jeunes et les sévices orchestrés par certains éducateurs : depuis des années, dans une omerta totale, ils tabassent, maltraitent et humilient les mineurs qui leur sont confiés dans le cadre pénal, en toute impunité.
Et s’en vantent même. Dans un audio extrait d’une conversation privée WhatsApp entre éducateurs :  « Moi, ni une ni deux, je me suis approché subrepticement et je lui ai mis une grosse balayette et comme il a commencé à faire son chaud, je l’ai attrapé par terre et du coup je lui ai mis deux trois coups de poing dans les côtes. Il a commencé à pleurer, à partir en courant, je le rattrape, je lui remets une balayette [rires]. »

 

Tous les témoignages que nous avons recueillis sur place corroborent ce climat de violences et d’humiliations publiques. Ceux qui y travaillent décrivent le centre comme une « arène de fauves », où des enfants « fragiles et perturbés sont devenus au fil des ans les jouets » de certains adultes, leurs « défouloirs », leurs « punching-balls ». On y pratique ainsi régulièrement des méthodes éducatives coercitives, comme la contention physique avec « plaquage au sol » pour « calmer » les crises des jeunes, des gestes réalisés par des non-professionnels, sans évaluation thérapeutique préalable ni prescription médicale.
 
On y organise des « jeux de combat et d’opposition » entre éducateurs et adolescents, des luttes en « corps à corps » censées « favoriser et développer le contact et la communication avec les ados ». On y organise des beuveries tard dans la nuit au lieu de surveiller les mineurs. On y applique aussi des pénitences d’un autre temps : chaque enfant fugueur est ainsi « condamné » au « pain et au thon » pendant une semaine et mis au ban du reste du groupe. Entre autres…
Au fil de notre enquête, nous avons découvert que ce climat ne se limitait pas au Kreuzweg, mais concernait également un autre centre éducatif renforcé, le CER du Climont, à une dizaine de kilomètres, géré par la même association missionnée par le service public, Arsea. Deux structures, mais une même culture. Une même histoire. Et, aussi, une même direction depuis une dizaine d’années qui ne réagit pas face aux rares jeunes qui ont le courage de se plaindre des mauvais traitements subis. Quant aux rares éducateurs qui ont tenté de questionner ces pratiques, ils ont été mis sous pression, écartés. L’un d’eux a même été licencié par la direction.

Séance d’épilation pour amuser la galerie…(DR)


 C’est ce qui est arrivé à Hotman Yandouzi, 44 ans. Des sept professionnels que nous avons rencontrés, il est le seul à avoir accepté de témoigner à visage découvert. « On m’a juste demandé ce que je voulais faire ici. J’ai répondu que je voulais monter des projets sportifs et travailler le lien familial avec les enfants. Ensuite, on m’a expliqué que les enfants qui arrivent ici avaient fait des “conneries”. Qu’ils avaient besoin “d’être matés”. Et que nous, notre mission, c’était de les recadrer, les “retaper”. 
Hotman était policier avant d’arriver au CER du Climont. Il nous raconte avoir vu les choses se dégrader petit à petit : « Le manque d’encadrement, l’absence de formation et de remise en question en interne ont accru le sentiment de toute-puissance de certains éducateurs. » Le rythme de travail intense – il n’est pas rare d’enchaîner 90 heures de travail dans la semaine, les salaires qui stagnent (1 380 euros net en moyenne) et des profils d’adolescents de plus en plus fragiles psychiquement ont fait le reste. En neuf ans de service, Hotman n’a jamais eu d’entretien annuel ni aucune formation en interne sur les bonnes pratiques éducatives.»
 
(À lire dans l’article de l’Obs : le calvaire de Jhon)
Le centre (a recruté) une psychologue à temps partiel. Elsa a une solide expérience aux côtés de jeunes de la PJJ. Ce qu’elle remarque en arrivant au Climont, c’est d’abord l’odeur. Une odeur d’égout, de crasse et de saleté qui « prend à la gorge dès qu’on passe la porte ». À l’entrée, des enfants, « accueillants, mais désœuvrés » qui « traînent dans les couloirs », « sans salle commune où se poser » ; des sanitaires, encombrés de détritus ; des installations électriques défectueuses. Un jour, elle remarque « deux traces rouges au niveau du cou » d’un adolescent qui dit qu’il s’est « battu » avec un éducateur qui l’a « étranglé ». Lorsqu’elle en parle à la cheffe de service, celle-ci a « l’air surprise », promet de « recadrer » l’éducateur. Mais rien n’est fait. Et les incidents se répètent. Chaque fois, on lui explique que les jeunes « ne sont pas tout blancs non plus », qu’il faut « recontextualiser les faits ». « Comme si éducateurs et enfants étaient au même niveau, les premiers “jouant” avec les seconds », dit-elle. Voire « jouaient » à « faire les éducateurs ».

Coupe Kreuzweg….(DR)

C’est comme cela qu’Elsa a découvert qu’au centre, la parole des enfants n’existait pas. « Personne ici ne se soucie de leur bien-être, de ce qu’ils vont devenir après leur passage au centre, personne ne s’intéresse à leur histoire. » Pourtant, des projets, il y en a : camps de ski, randonnées pédestres en Espagne, vacances humanitaires… « Mais on dirait qu’ils servent davantage à valoriser les éducateurs que l’inverse. » Quand les six mois sont passés, les enfants partent et sont remplacés par d’autres… Et le manège infernal recommence, sans répit.
À lire dans l’article de l’Obs : Certains ont été placés à l’ASE bébés



Deux articles complémentaires parus les 27 avril et 29 avril rapportent des témoignages de victimes, l’un des jeunes explique : « J’en suis sorti plus violent qu’avant », « La prison, moins dure que le centre », un autre témoignage de Clément T. est terrible.
L’enquête préliminaire pour « violences aggravées », retardée par la crise du Covid, est toujours en cours.

Salubrité… (DR)


 
Nous avons récemment rencontré Hotman et l’un de ses collègues également éducateurs, il semblerait que l’ARSÉA organise sa défense en reportant les responsabilités sur les éducateurs.
L’ambiance est lourde, les salariés se regardent en chiens de faïence.
Une délégation du siège strasbourgeois a récemment passé de longues heures dans ces deux centres de montagne ; pour y faire le ménage ?
 
Depuis, l’ARSÉA a licencié l’éducateur qui s’était vanté d’avoir mis « une grosse balayette » à des mineurs.
 
Au téléphone, le directeur général René Bandol profite de l’enquête en cours pour ne pas s’exprimer.
Le mot ordre est passé dans toute la structure : le silence est d’or.
 
À suivre…
 

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TH


 

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