« Quelle chance de vivre ici, sur un pont ! »

Alors qu’est rééditée en grande pompe la « Psychanalyse de l’Alsace », écrite en 1951 par Frédéric Hoffet, Hebdi s’intéresse à une nouvelle génération d’intellectuels, décomplexée et libérée, inspirée du regard critique de ce pasteur pour mieux s’en libérer.
Delphine Mann répond à nos envies de nouveau souffle par son livre érudit et original avec une vision de 2018.
Il était temps également que des femmes viennent à l’assaut des Alsatiques pour réinventer les regards sur l’Alsace.

Delphine Mann sera ce week-end au Salon du livre de Colmar, stand des éditions du Signe

J’ai rencontré Delphine Mann à Staufen où elle m’a donné rendez-vous.
Les lieux sont importants comme les mots selon elle, pour que nous soyons dans l’ambiance post frontière, dans le soleil couchant d’un soir d’octobre « de l’or du Rhin dans les poumons, la tête en vacances ».
Nous voici assis dans un café, à deux pas de l’auberge où vivait Faust….

Allemagne pour Alsaciens et germano-curieux, voyage au centre de la frontière…

TH : Le titre de l’ouvrage est déjà une promesse : Allemagne pour Alsaciens et germano-curieux, voyage au centre de la frontière…

DM : Oui, il résume bien le livre ! Il fallait une accroche et un message assumés. On contourne toujours la relation  l’Allemagne ; on préfère dire « en face », « outre-Rhin », « chez les Schowa », « drüben » ou chez Edeka ou DM ! Et bien, non, c’est l’Allemagne, puissance culturelle et politique mondiale, pays leader de l’Europe que l’on voit en regardant vers l’Est, un Grand Est, un autre…

Chaque chapitre commence par une photo, pourquoi ?

Pour une mise en ambiance, une mise en bouche, une mise en perspective. Frantisek Zvardon, photographe renommé, baroudeur regardeur d’exception avec qui j’ai travaillé l’an passé pour écrire les 100 textes du grand livre « Silences d’Alsace », m’a donné envie de croiser images et textes. Quelques photos du livre sont de lui, mais aussi d’amis et de moi.  Les photos en tête de chapitre illustrent une ambiance.

Qu’est-ce qui vous a inspiré cette pérégrination ?

…en terre inconnue ! J’ai constaté que les Alsaciens ne connaissent pas leur histoire, plus leur langue et donc plus leur rapport à l’aire culturelle germanique. L’Allemagne pourtant, collée à nous comme nous à elle, avec qui nous avons une histoire commune, devient au fil du temps un pays comme les autres, comme le sont le Portugal ou la Pologne. Comme si il n’y avait pas de lien particulier, un étranger de pallier !

La disparition administrative et politique de l’Alsace a joué un rôle ?

Bien entendu ! Les Alsaciens se sont révélés caricaturaux :  soumis, hébétés, étrangers à eux-mêmes, du genre : rien ne peut nous arriver, car on est tellement bon ! On n’osera pas toucher à notre « intégrité » territoriale ! Or, les manifestations étaient remplies de jeunes et je me suis dit que les temps avaient changé. Mais surtout, connectée à l’esprit du temps et en rencontrant les nouveaux acteurs de l’alsacianité, j’étais contente de voir que l’image de l’Alsace évoluait. C’est Manuel Valls qui avait une vision faussée et stéréotypée de l’Alsace,  terre de « repli » ! Ce que j’en vis moi, c’est l’appel du lointain, du voyage, du fleuve, des flux, du « flow », de l’interculturel ! Pour moi, Paris est provinciale et repliée sur le passé et sur l’entre-soi, histoires de château et polémiques à courte vue. La capitale n’a rien compris à la place retrouvée des régions, métropoles et villes. Les Rastignac ne rêvent plus de monter à Paris, mais de monter une start-up dans une maison au cœur du vignoble ou à Lisbonne ! Qu’elle s’appelle Alsace ou pas, elle est en tout particulière, elle est cette zone – joints de dilation des ponts- où se rencontrent deux océans : la sphère romaine et la sphère germanique ! Quelle chance de vivre ici, sur un pont !

L’Alsacien est dans votre titre, il est même le destinataire de cet ouvrage !

Un de mes premiers lecteurs m’a dit : il faudra que dans 10 ans, tous les Alsaciens lisent ce livre pour savoir ce qu’ils étaient ! » C’est que j’ai réussi à faire un livre de croisement, car je parle bien de l’Allemagne du point de vue alsacien. Je parle de la région de Freiburg comme d’un vestibule du reste de l’Allemagne. Ce cheminement sans balise constitue un sas pour mieux comprendre l’Allemagne et aussi, comme frontalier, un peu nous-mêmes ! Assumons notre attirance pour ce morceau de paradis, miroir du nôtre.

À la lecture du livre, j’ai été pris par le rythme, le nombre d’informations, les points de vue et je ne peux classer cet ouvrage : c’est à la fois un essai de sociologie, une création, un précis d’histoire et de culture, voire un livre de développement personnel rhénan!

Justement, cette terre est protéiforme comme mon livre ! Nous sommes inclassables et c’est ce qui fait notre universalité ! un peuple de mélange ! Ce n’est pas un guide de voyage, car je n’aime pas diriger les personnes sur leur chemin de découverte. Il y a assez de photos et guides sur internet, des visions prémâchées de ce que l’on doit voir. Moi, je vis la frontière et cela passe par une dégustation de currywurst ou admirer une belle vue.

Ce livre est destiné aux habitants d’Alsace qui ne veulent pas être des touristes lorsqu’ils  passent la frontière, mais préfèrent vivre simultanément le un peu chez soi, un peu chez eux. Les germano-curieux en général peuvent découvrir la vie de la bande frontière entre Vosges et Forêt-Noire. Ses habitants ne passent pas leur temps dans les musées et les églises, mais dans les trams, les cafés, les magasins, les zones de loisirs, la nature, les concerts, les bancs, les parcs, les gares. Et bien, c’est la même chose outre-Rhin.

Vous avez envie de donner envie de la passer cette frontière, pourquoi ?

Les chapitres constituent des pistes, des chemins vers des réflexions, des réalités ou des paysages urbains agréables, des mets à déguster, des endroits chargés de philosophie ou d’esprits des lieux. Volontairement inclassable, ce livre veut offrir une vision moderne du rapport à l’Allemagne, 100 ans après 1918 ; on est au 21e siècle ! J’en avais marre de lire la même chose sur une Alsace victime, penaude, touristique ! C’est peut-être parce qu’on ne savait plus ce qu’elle est qu’on a pu la rayer de la carte.

On reste bloqué à une psychanalyse de l’Alsace qui a 70 ans, mais il nous faut revoir les logiciels. L’Alsace n’est pas une marque économique ou une affiche ou de téléréalité chinoise, c’est beaucoup plus, c’est un message intellectuel, universel de réconciliation et de révolte, de mise en pas et de mise en lumière, c’est l’humanisme rhénan, les révoltes paysannes, les universités (Eucor), l’innovation ! Mon père, Roland Mann, était un Rhénan progressiste. Depuis les hauteurs de Thann, pas loin de la maison familiale, il y a une petite chapelle entre Thann et Leimbach et de là, la plus belle vue sur le Haut-Rhin ! Il me montrait l’incroyable paysage : Sundgau et Alpes suisses, trouée de Bâle, Kaiserstuhl, Forêt-Noire et la plaine qui file entre nord et sud. C’est un seul panorama, ce sont les mêmes flux, les mêmes axes, c’est l’âme rhénane du progrès. Nos deux rives sont l’objet d’échanges intenses et vivent en symbiose autour de deux fils conducteurs :le fleuve et la vigne. Cette intercompréhension s’établit d’ailleurs autour de la dimension européenne par une ouverture d’autant plus positive que les soubassements culturels entre l’Alsace et le voisin allemand sont proches (cuisine, langue, notion de Heimat, architecture, rapport à l’environnement, vin, bière, Noël, urbanisme, frontalier dans les deux sens, etc.). Alors vraiment les messages ringards et les regards de chien battu, l’image d’une région repliée sur elle, lourde et fermée, ce ne sont pas les miens.

Alors qu’est-ce que c’est être alsacien ?

Assumer une frontière, des contradictions, une langue poétique, un esprit indépendant et de ressentir les vibrations du Rhin, les frottements entre deux grands pays. On n’a jamais été petit à cause de cela.

Revenons à votre bretzel bleu qui orne la couverture !

J’y tenais. Je ne voulais pas de rouge, de blanc ou de l’or, mais un bleu moderne. Le bretzel fait traditionnel, mais pour moi, il est la version alsacienne du signe de l’infini qui est une sorte de 8 couché.

43 chapitres culturels, littéraires, politiques ! Un condensé que l’on dévore, pose, reprend, que l’on relit ! Nous y avons appris énormémement de choses. Combien de temps pour écrire ce livre ?

Je ne sais pas, ce sont des années d’observation, ce sont des héritages de l’enfance, des blessures de généalogie des familles, des errances, un an d’études à Nuremberg, des discussions lors de rencontres privées et professionnelles avec des Allemands et un penchant pour l’Allemagne, pays méconnu et fascinant. J’ai travaillé 10 ans à Bruxelles au Parlement européen notamment avec des collègues et députés allemands, mais j’ai aussi arpenté la planète frontalière lorsque j’étais présidente de l’office de tourisme de Colmar et adjointe au maire en charge de la coopération transfrontalière à Colmar. Comme Alsacienne, j’ai toujours été intéressée par mon rapport à un pays attachant, profond et fascinant.

Mes amis d’outre-Rhin me demandent d’éditer une traduction en allemand, car c’est toujours intéressant de savoir ce que pense l’autre de soi. Des mairies de villages allemands l’achètent pour l’offrir à des villes jumelées françaises comme une sorte de guide de compréhension de qui ils sont, de qui nous sommes dans cette Grenzregion.

Le livre est le fruit de choix personnels et j’ai souhaité amorcer un nouveau lien à l’Allemagne, en croisant avec des variables alsaciennes. C’est une collection d’endroits créateurs d’instants, de sensations, de vues, de ressentis qui permet à chacun de se faire son Allemagne, son circuit, ses souvenirs. En tout cas, je suis sûr qu’il y aura un retour aux découvertes de proximité. La curiosité du pas de porte…

Delphine Mann est originaire de Thann. Après Sciences-po, elle a vécu 10 ans à Bruxelles où elle a travaillé au Parlement européen. Elle a été durant 13 ans adjointe au maire de Colmar et présidente de l’Office de tourisme de Colmar. Ancienne directrice de cabinet ajointe du maire de Strasbourg, cette Colmarienne a également travaillé 5 ans comme conseiller de Charles Pasqua. Cultivée, fine connaisseuse de la vie politique, c’est une Alsacienne moderne qui se dit ravie de travailler aujourd’hui au Conseil départemental du Haut-Rhin, présidé par une femme « qui ne perd pas son temps dans des querelles d’ego, mais qui trace et innove ».

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