Son jeu d’une nuit…

C’est une maison banale aux rideaux de lin.

La fenêtre est ouverte sur un jardin que la nature printanière emplit de bourdonnements d’insectes. Le soleil d’avril fait sortir de leur torpeur hivernale les petits auxiliaires du jardin qui se hâtent de batifoler. Le jardin est petit, mais l’impeccable ordonnancement des carrés laisse entrapercevoir son dessein nourricier. Certes, en cette période de l’année, la Nature est encore peu prodigue et les herbes folles remplacent indûment les fiertés du jardinier.

Tout juste évoquent-elles les lointains reliefs d’une récolte gratifiante. Dans la maison, point d’inutile coquetterie, mais un irréprochable bon sens qui transpire au travers de l’agencement de toute chose. Une maison de campagne. Pas un de ces havres artificiels pour néo-ruraux en mal d’émotion potagère de fin de semaine. Pas une maison de vacances. Une vraie demeure agreste. Avec des mouches collées à un ruban poisseux qui pend au-dessus du fourneau. Une maison qui vit au rythme immuable des jours et des saisons.

Un refuge de bien-être élémentaire et un peu rustique. Comme ses habitants. Paul est de ceux-là. Un gars simple, sans prétention autre que celle de vivre le jour qui se présente avec la certitude qu’il sera suivi d’une nuit. Et puis d’un autre jour. Il en a toujours été ainsi. Il semble imperturbable. Un gars de la terre, qui a les pieds dessus. Pourtant, en cette fin de matinée, ses sens l’ont mis en alerte. Quelque chose a changé dans cette vie si parfaitement ordonnée.

Tout son univers cesse un instant d’exister. Elle est là. Devant lui. Trônant dans la cuisine. Elle. Délicate. Agréable même. Comme le souvenir sucré d’une adolescence folle. C’est plus qu’une vague fragrance sans être tout à fait une odeur. C’est un sentiment. Une caresse. Une promesse. Subtilement, elle entraîne Paul sur un terrain fleuri de douce nostalgie.  Tout d’abord, elle l’intrigue. Puis elle l’attire. Lentement, savourant chaque seconde de cette putative conquête, il s’approche de l’objet de son émoi. Délicatement, comme un rideau de théâtre qui dévoile parcimonieusement un décor travaillé, le voile de son imagination laisse entrevoir ce Graal inaccessible.

La courbe sensuelle d’une peau aux reflets chauds et cuivrés semble avoir été dessinée pour attirer de façon presque magnétique toute main passant à proximité d’elle. Une texture douce et ferme à la fois qui peut allégrement satisfaire tous les goûts. Même, soyons franc, les plus exigeants. Mais Paul n’est pas de ceux-là. Paul est un homme. Fondamentalement. Simplement. Définitivement. Et la proximité de cette douceur le met au supplice.

Il imagine ses doigts effleurant ses lignes, tout doucement. Une cajolerie. Un effleurement. Un léger frisson parcourt son échine. Paul ferme les yeux. Elle est là. Devant lui. Dans cette cuisine dont il connaît chaque recoin. La table massive, qui en a vu d’autres et qui trône majestueusement au milieu de la pièce, recouverte d’une toile cirée assez nette pour en devenir le miroir improvisé de l’antique vaisselier. Elle reflète l’impeccable alignement de plats et moules à kougelhopf en poterie peinte à la main. Ah ! le kougelhopf. Il se souvient avoir lu, un jour, dans une chronique happée au hasard d’un magazine traînant volontairement sur la table du médecin pour faire patienter les souffreteux, un avis qui se voulait gastronomique et didactique.

Dans ses lignes soporifiques et navrantes de suffisance, l’auteur considérait ce délicieux compagnon des petits-déjeuners alsaciens dominicaux comme une brioche ! Paul a beau tourner cette assertion dans tous les sens. Non, non et non ! Le kouglehopf n’est pas une brioche. Même pas une « sorte de brioche ». Il ne se range pas davantage au rayon, pourtant vaste et hétéroclite, des pains. Encore moins des gâteaux ! Il est. Consubstantiel de la nature alsacienne même. D’un goût indescriptible qui n’appartient qu’à lui. Paul se dit alors qu’il faudrait assurément créer, rien que pour lui, une catégorie pâtissière spécifique.

Comme souvent, une pensée en chasse une autre. Paul reprend ses esprits et, secouant la tête, laisse à d’autres temps ces considérations culinaro ethnographiques dont il n’est même pas persuadé de l’orthographe exacte. Il se rapproche imperceptiblement de l’objet de son présent émoi. Comme un novice tremblant à son premier rendez-vous, il progresse millimètre par millimètre. Il s’arrête. Un rayon de soleil caresse les formes douces et régulières. La lumière joue avec les légères irrégularités d’une peau qu’elle offre à la chaleur vernale de l’astre du jour. Son imagination s’emballe. Avec des gestes calculés et mesurés, il se voit l’explorer, la flatter doucement. Il sent qu’émane d’elle une agréable tiédeur. Un léger tremblement de son index droit trahit son émotion. Depuis toujours. Elle dégage une légère odeur de cannelle qui va à ravir avec son teint si doucereux. Le parfum léger devient progressivement entêtant. Comme un appel irrépressible. Il tire la chaise vers lui et s’assied. Il ne peut plus rester debout face à elle. Elle est toujours devant lui. Aucun mot n’est sorti de la bouche de Paul.

Cependant, quelque chose dans cette scène, au demeurant si agréable, finit par l’intriguer. Il est seul dans la maison depuis trois jours. Sa mère et son frère, avec qui il partage le logis, sont partis dans le sud pour y prendre les eaux sur les recommandations du médecin. Un brave type d’ailleurs. Il est donc seul. Et célibataire de surcroît, même si aucun lien de causalité n’est à rechercher avec le séjour en cure de sa maman. D’où cette gêne face à cette situation inédite. Car, en fait, comment est-elle arrivée là ? Dans sa cuisine ! Il a passé la matinée à réparer une machine dans le hangar, mais de là où il était, il avait une vue imprenable sur la porte d’entrée. Même sur la porte de derrière. Et il n’avait vu personne entrer. D’ailleurs, Bobby, le chien de la ferme n’avait rien remarqué non plus. À la réflexion, cet argument ne tenait pas vraiment. Bobby est un de ces cabots sans pedigree et dont la traçabilité ne remonte guère qu’au nom des propriétaires de la cour de ferme où il a vu le jour. Les seuls intrus qui déclenchent immédiatement un déluge d’aboiements féroces sont les pigeons de passage. Et le boucher ambulant. Pour des raisons bien différentes. Évidemment.

Mais alors comment ?

Assis sur sa chaise, il pose ses grosses mains calleuses bien à plat sur la toile cirée jaune paille délavée. Après une nouvelle hésitation, il prend la décision de lier partie plus intimement avec ce cadeau du ciel. Ses larges doigts à l’hygiène rustique, héritage indéniable de son labeur mécanique, avancent comme une araignée apeurée jusqu’à la frôler. Comme un animal curieux, il retire vivement sa paluche velue à peine le contact établi. Non. Ce n’est pas raisonnable. Que dirait maman ? Comme ça. Ici. Dans la cuisine. À quelques minutes de midi. Non, vraiment, les bonnes manières transmises de génération en génération vont à l’encontre d’une pareille outrance aux usages. Quitte à la laisser plantée là, il préfère encore ressortir dans la cour, prendre l’air. C’est bien connu, prendre l’air rafraîchit la tête et calme les ardeurs. D’un geste vif et précis, il la repousse et se lève. Paul laisse raisonner ses pieds. En pareils moments, ils ne l’ont jamais lâché. Il se lève, effectue un demi-tour martial et dans le même élan, il pousse la porte de la cuisine qui donne sur l’extérieur.

Planté dans la cour comme un nain de plâtre dans un jardinet, Paul respire. Il n’y a rien à faire, il n’arrive pas à comprendre ce qui lui arrive. Il ferme les yeux et prend une profonde inspiration. L’air est riche d’odeurs villageoises. Au clocher voisin sonnent les douze coups de midi. Tout le village sent la soupe. La soupe de légumes faite avec le reste de bouillon de pot-au-feu du dimanche. De cette soupe qu’on trempe en la garnissant généreusement de larges morceaux de pain. Exactement ce qu’il lui faut en cet instant pour recouvrer encore plus certainement ses esprits. Mieux encore que l’air vivifiant de la campagne, une bonne assiette de soupe, ça requinque son homme ! Tournant légèrement la tête vers la droite, il aperçoit, par la fenêtre ouverte de la cuisine la silhouette qu’il était venu oublier dans la cour. S’il veut son déjeuner, il est bien forcé d’y retourner. Et là, immanquablement, il devra lutter contre son penchant naturel qui le poussera vers elle. Cruel dilemme. Paul fait les cent pas autour du puits qu’on n’utilise plus depuis des lustres, vu que la source est tarie à cause des travaux de la route qui passe plus haut.

Plus on réfléchit, moins on agit. Son père lui avait laissé cette ligne de conduite. Agir. La solution est toujours dans l’action. Il empoigne solidement la poignée de la porte et la pousse en avant avec la détermination d’un hussard montant au front. Détournant volontairement le regard pour ne pas la voir, il se dirige vers la cuisinière et allume le feu sous la cocotte en fonte séculaire. La chaleur de la flamme ne tarde pas à générer une légère fumerole qui vient chatouiller les naseaux poilus du gaillard. Pommes de terre. Avec des poireaux. Sa soupe préférée. Avec ce que sa mère lui a laissé de provisions et de plats à réchauffer, Paul est à l’abri de toute expérience culinaire pendant plusieurs jours. Et c’est bien mieux ainsi. Après tout, il faut de tout pour faire un monde. S’il en est qui aiment cuisiner, il en faut qui aiment à manger. Paul appartient viscéralement à la seconde catégorie. Quant à taquiner la muse de la gastronomie, il s’en garde volontiers. Son expérience en la matière se limite à l’épais beurrage matinal de ces tartines. Et encore, doivent-elles être déjà coupées. Non qu’il soit fainéant le bougre, mais une conception rurale séculaire du rôle du mâle dans une cuisine l’empêche de laisser s’exprimer plus avant ses éventuelles facultés culinaires. C’est ainsi.

La soupe frémit à présent dans son récipient et Paul plonge avec précaution une louche dans le potage comme il l’avait vu faire par sa mère. La délicate opération qui consiste à transvaser proprement un liquide chaud d’un récipient haut à un récipient creux, mais bas à l’aide d’une louche sans en mettre partout et sans s’ébouillanter requiert une dextérité dont Paul n’est pas familier. Une première tentative avorte avant même que la louche ait atteint le bord de la cocotte. La seconde tentative n’arrive pas davantage à l’assiette. Pire, elle échoue lamentablement sur le carrelage à la propreté aussi rustique que les doigts du serveur. Las, Paul décide que, si la soupe ne vient pas à lui, il ira à elle. Et l’emploi immodéré de ces commodités d’usage dans un milieu mondain que sont les assiettes, fussent-elles adaptées, ne finira que par générer un surcroît de travail lorsqu’il faudra les laver. Au diable donc les convenances et la bienséance. Sans doute l’oppressante présence qu’il sent dans son dos précipite-t-elle le pauvre diable dans ce gouffre de rudesse qui engloutit les bonnes manières. Se retournant d’un quart, il saisit donc goulûment une des deux miches qu’il soupèse généreusement. D’un air satisfait, il la caresse avant de lui enfoncer la lame fatiguée par les va-et-vient appuyés de générations de rémouleurs. Il taille dans la largeur une interminable et généreuse tranche de pain qu’il s’empresse de débiter en petits morceaux, à l’image d’un chaton réduisant en charpie une feuille de papier. Les morceaux échouent silencieusement dans la cocotte. Ils surnagent un court instant, s’imbibant presque instantanément de soupe, avant de sombrer dans le liquide verdâtre et fumant.

Paul repose le pain dans sa huche et empoigne, avec une fébrilité qui n’appartient qu’au paysan affamé, une cuillère dans le tiroir adéquate. Il entreprend avec le même en train de laper le contenu revigorant de sa gamelle improvisée. Il est de ces instants ou l’animalité de l’Homme rejaillit avec une hardiesse peu commune. La satisfaction des instincts primaires peut parfois se révéler choquante à l’observateur non averti. Mais la satisfaction est réelle. Et immédiate. Manger rassasie. C’est factuel. Et c’est bon. Et il est un autre instinct qui répond à ce même besoin primal de l’assouvissement… Il parait même qu’il est essentiel à la pérennité d’une espèce. Mais face à une soupe aux pommes de terre et aux poireaux, Paul est pragmatique et direct. Une chose après l’autre !

L’apparente solitude de Paul mangeant sa soupe dans sa cuisine à même la gamelle peut constituer une scène ayant quelque chose d’irréel. Il laisse échapper un rot de contentement alors que la cuillère choit avec fracas au fond du bac en grès de l’évier.

Elle est toujours là.

Il lui a tourné le dos ostensiblement pendant tout son festin. L’avantage, quand on mange, c’est qu’on n’a pas besoin de réfléchir. C’est ça qui rassure. Avec la volupté d’un chanoine repus, Paul entame un retournement lent et la contemple dans tout son ensemble. Il prend la mesure de la chose et décide, cette fois, d’entreprendre plus avant la connaissance de la belle. Car elle est belle. Ronde. Généreuse. Parfumée. Offerte.

Les préliminaires ? Paul en a entendu parler au bistro un jour, mais il n’en avait pas vraiment saisi l’intérêt. Plus on réfléchit, moins on agit. Droit au but. Il la saisit donc à pleines mains. Elle est chaude. Plus chaude qu’il ne l’avait imaginé. En fait, il se dit soudain que tout le temps passé à lamper son potage aurait dû la refroidir. Pourtant…  Elle est également douce. Très douce au toucher. Une légère granulosité lui confère un rien de sensualité supplémentaire. Il savoure ce court instant d’exploration tactile.

Il ne s’était pas trompé sur son parfum. Cannelle. Maintenant qu’elle n’est plus qu’à quelques centimètres de son visage, il peut à loisir la humer, la respirer. La touche si agréablement exotique que cette épice lui confère n’est pas sans conséquence sur le pauvre diable. Une goutte de sueur ourle à présent son front prématurément dégarni. Sa respiration s’accélère. Il sent à présent clairement que la belle ne saurait le laisser indifférent. Entrouvrant la bouche, il s’enhardit davantage et, du bout de sa langue rose et dodue, Paul caresse l’un des deux petits mamelons au centre de l’objet de sa convoitise. La peau est sucrée. Tiède et sucrée. Il passe maintenant sa langue sur ses lèvres, savourant l’onctuosité de ce moment unique et signifiant par là même clairement ses intentions à celle qui le tourmente depuis de longues minutes.

Paul sent qu’il va succomber à son vice quand soudain, il la relâche. La fenêtre est encore ouverte. On est à la campagne. Le village est petit. Tout le monde se connaît. Et si ça venait à se savoir ? Tout finit par se savoir ! Et si on le surprenait ? Non. Décidément, cela ne se fait pas. On est encore en plein Carême. Et dans ce petit monde, même à l’heure d’Internet et de la télé-réalité, on respecte encore ce temps de jeûne et d’abstinence. La tentation n’en apparaît soudain que plus grande. Pourquoi et comment donc est-elle arrivée dans sa cuisine alors ?

Il commence dès lors à imaginer mille scenarii tous aussi abracadabrantesques les uns que les autres. Mais aucun d’eux n’a la faveur de la raison. Peut-être une largesse d’une voisine qui nourrirait un intérêt insoupçonné à l’égard du gaillard solitaire ? Non ! Il l’aurait tout de même remarqué. Ou alors Pierre, le voisin du bas de la rue, celui qui n’arrête pas de médire et qui prétend, surtout quand la compagnie de Bacchus a été longue et appuyée, que Paul ne serait pas…normal, vu qu’il est toujours encore célibataire à son âge. Paul, bien que loin d’être benêt, n’a jamais vraiment saisi ce que le malotru entendait par là. Lui se sentait tout ce qu’il y a de plus normal. Bien fait de sa personne même. Une tête, deux bras, deux jambes. Et tout le reste. Et en parfait état de marche qui plus est ! Oui. Pierre ferait un suspect idéal. Lui imposer pareille tentation à quelques jours de la Semaine sainte, histoire de faire jaser dans le bourg et de faire passer Paul pour un sans-Dieu, cela lui ressemble assez. Il est toujours prêt à jouer un tour pendable pour faire des gorges chaudes aux dépens des autres. Admettons. Mais comment ? Comment s’y est-il pris pour la faire entrer dans sa cuisine ? Et à son insu encore ! Si le raisonnement se tient, certes pas l’absurde, la logique, elle, ne résiste pas à l’analyse factuelle.

Soudain, une idée traverse son esprit en même temps qu’une mouche va se coller en bourdonnant sur le ruban englué. Le débarras ! Évidemment. Il semble évident que la résistance à l’envie est vaine. Mais y succomber ici sur la toile cirée de la cuisine serait plus qu’indécent. Du moins du point de vue de la morale. Et puis, avec les deux fenêtres ouvertes, connaissant la propension naturelle des voisines au commérage, le risque serait incalculable. Bien sûr, il pourrait tirer les volets de la cuisine. Mais comme ceux-ci ne sont jamais fermés qu’en hiver, pareille manœuvre apparaîtrait encore plus suspecte aux cerbères mandatés, il n’en doute pas instant, par sa brave mère pour relater par le menu les agissements du rejeton pendant son absence. Reste la solution finalement la plus simple : aller consommer l’objet de ses tourments dans le débarras. Pas de fenêtre et juste ce qu’il faut de confort pour venir à bout de son entreprise. Il y a là un lit bas sur laquelle il pourrait s’asseoir. Il la prendrait sur les genoux et y ferait ainsi son affaire, sans éveiller le moindre soupçon… Oui. Voilà la solution.

Paul se sent intrépide. Sûr de lui comme un écolier un soir de fin d’année scolaire, il empoigne la belle à pleines mains et l’entraîne sans ménagement vers le cagibi. Ne pouvant la lâcher, il pousse la porte d’un coup de genou suffisamment disgracieux et précipité pour ne laisser planer aucun doute sur l’issue de l’opération. Avec une surprenante délicatesse, qui tranche avec son aspect bourru, Paul la dépose par terre, au pied du lit. Il s’affale ensuite lourdement sur l’édredon et prend une profonde inspiration. Il savoure cet instant. Il allume la petite lampe posée sur la table de nuit. L’intimité que confère cet éclairage tamisé convient à merveille. Du bout du pied, il pousse la porte avec juste ce qu’il faut de force pour qu’elle se ferme sans bruit. Il la regarde entière, se régalant à l’avance des largesses promises.

Le geste est précis et leste. D’une main. Il libère la lame du canif jusque là enfoui dans sa poche de pantalon et l’enfonce sans ménagement et sans remords dans le corps de la belle.  On peut dire ce que l’on veut, mais oui, vraiment, il est un instant où l’Homme cesse d’agir en être doué de raisonnement pour retomber dans sa primarité. Cette ultime limite est dépassée. Peu importe, comment elle est arrivée dans sa cuisine. Maintenant, seul avec elle dans son placard aménagé, Paul peut laisser libre cours à ses pulsions gourmandes. Gourmandise. Le mot est juste. Délectation serait même plus exact. Comment autrement désigner ce penchant incontrôlable du brave paysan pour une belle, magnifique, ronde et dorée… tarte aux pommes ! Là, seul avec son vice, s’apprêtant à pécher par gourmandise alors même qu’il devrait à l’Église l’abstinence et le jeûne, il se délecte des saveurs douces et acidulées qu’exhale la pâtisserie au fruit défendu. Le croquant du sucré légèrement caramélisé qui orne le faîte du délice contraste agréablement avec la tendreté des tranches de pomme si joliment disposées en rosace. Le flan est doux. Léger. Onctueux. Ses arômes de cannelle se dégagent avec parcimonie, comme la ponctuation d’un poème qui parlerait à l’estomac avant de résonner aux oreilles. Quant à la pâte… Ah, la bonne pâte ! Feuilletée juste ce qu’il faut, avec un goût léger de noisette qui reste en bouche. Encore. Et encore… À présent, Paul est au cœur de l’action. Et à la découverte timide du corps de son désir fait maintenant, place une gloutonnerie aussi primitive que la faim elle-même. Il ne mange plus. Il dévore. Non. Il bâfre ! Faisant fi des ragots potentiels et des rumeurs désobligeantes et hypothétiques, il plonge avec goinfrerie les parts de tarte dans son palais avide. La circonspection et le respect ont laissé la place à la certitude de l’Homme affamé. Pourtant, quiconque assisterait à cette scène surréaliste d’un paysan enfermé dans un placard dévorant une tarte pourrait légitimement se sentir quelque peu interpellé.  Et que dire de celui qui la vivrait ! Pourtant, plus rien ne semble pouvoir perturber le brave Paul, sinon la perspective prochaine de la fin de ce festin. Happant nerveusement la dernière miette de son pantagruélique plaisir solitaire, Paul ne se pose plus la question de l’origine de la délicieuse offrande. Tout juste estime-t-il qu’il ne serait pas désagréable d’avoir pareille surprise tous les jours. En variant quelque peu les fruits, il va de soi. Car après tout, les miracles peuvent se reproduire. Puisqu’ils ont eu lieu une fois, cela créé un précédent, donc…

Une lointaine mélodie envahit soudainement le placard. Une sorte de ritournelle qui ne lui est pas inconnue. Belle, douce et aussi sucrée que sa tarte. Les notes virevoltent autour de lui avec une virtuosité incroyable. La musique va crescendo. Elle devient entêtante. Le rythme s’accélère. Elle semble aussi improbable dans ce réduit fermé que la tarte ne le fut sur la table de la cuisine. Paul réfléchit. Il connaît ces notes. Un nom lui traverse l’esprit comme le rayon d’un phare de voiture troue la brume hivernale. Ravel. Le boléro. Mais comment ? D’où connaît-il cela ? Pourquoi ?

Ça y est. Le thème final arrive, tonitruant, vibrant. Il emplit l’espace et occupe maintenant chaque millimètre du placard. Le son des cuivres semble vouloir interpeller Paul directement. Il remue le pauvre bougre au plus profond de sa ruralité. Mais quelque chose ne colle pas.

Les dernières notes résonnent.  Juste avant la dernière, Paul sursaute. Il est pris d’une sorte de spasme. Une lumière bizarre l’entoure maintenant. Elle est grise. Elle est épaisse. Elle est presque …glauque. Silence. Doute. Angoisse. Silence. Encore.

Pour se donner une contenance, Paul se gratte la tête, comme s’il était en présence d’un interlocuteur improbable. Mais avant de toucher son crâne dégarni, sa main se heurte violemment à quelque chose. Pourtant, le plafond n’est pas bas dans le placard. Mais au pesant silence succède maintenant un flot de paroles au débit aussi saccadé que la musique de Ravel est fluide.

– Bonjour, il est six heures trente minutes, voici les premières informations…

Paul sursaute. Son cerveau remet vivement toutes ses émotions dans l’ordre. Le brouhaha de l’extérieur lui rappelle sans ambiguïté qu’il est couché dans son lit, là, au troisième étage d’un immeuble parisien de l’avenue Emile Zola. Un rêve. Le jeu de son subconscient. Le jeu d’une nuit. Pourtant Paul sent encore dans sa bouche la douce saveur sucrée et acidulée des pommes. Voilà qui expliquerait donc l’improbable provenance de la tarte sur la toile cirée de la cuisine.

Dehors, il pleut. Le ciel est gris.

À Paris, le ciel est toujours gris pour un enfant de la campagne. Les grosses gouttes frappent le carreau, achevant de tirer Paul du songe gastronomique. Il tend son bras hors du lit pour le laisser s’abattre sans management sur le radio-réveil qu’il accuse inconsciemment d’avoir rompu le charme. Il s’extraie avec réticence de sa couette pour se traîner vers le recoin de son appartement de deux pièces qui lui sert de cuisine. Machinalement, il appuie sur l’interrupteur de la machine à café qui se met instantanément à ronronner. La pièce est encore dans la pénombre. Il attrape la sangle du volet roulant de la fenêtre. Pas pour la vue. La fenêtre donne sur le mur aveugle d’une cour intérieure délabrée. Non. Juste pour avoir un semblant de clarté. Une lumière blafarde éclaire sans concession l’univers réduit du célibataire parisien. Paul fait ripper le tabouret vers un coin de la table. Encore gourd, il s’affale sur l’assise et attend que l’odeur du café contribue à son réveil définitif. Les yeux encore mi-clos, il prend lentement conscience de sa situation. La même que chaque matin. Pourtant, l’odeur si douce de la cannelle reste obstinément accrochée à son souvenir comme la réminiscence enchanteresse d’un quotidien qui serait différent. Ouvrant maintenant complètement les yeux, Paul a un mouvement de recul. De panique, presque. Là, sur la petite table sommaire et bancale…

Une tarte…

..aux pommes.

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