Pornic, Loire-Atlantique.

L’endroit dont je parle, c’est un petit quartier sans prétention, avec des maisons blanches et basses, des petits jardinets cachés, des volets abîmés, une route pleine de trous et des fils électriques qui s’entortillent au-dessus de nos têtes. Le quartier du Chabut est situé en contre-haut dans le vieux centre-ville : c’est une butte tranquille où il fait bon vivre, où les mauvaises herbes poussent entre les plaques de béton, où les enfants crient, où des chats gentils, mous et trop gros font la sieste au soleil. Rien qui casse la baraque, juste un petit endroit banal, mais avec plein de charme : c’est un quartier typique de maisons de pêcheurs en tuiles rouges datant du XIXe siècle.

Oui mais voilà, ce quartier est situé à deux pas du vieux port de la station balnéaire de Pornic et possède donc un potentiel économique qui n’a pas échappé aux promoteurs immobiliers. Devant les demandes à répétition d’autorisation de construire, force est de constater que ce quartier s’ancre malgré lui dans un projet immobilier assez vaste, bien loin des considérations de ses habitants.

Car ce quartier, c’est aussi celui des « chats-butés », ses habitants unis et tranquilles qui ont formé une association pour lutter contre le bétonnage immobilier sans queue ni tête.

Cet endroit est aussi celui de notre enfance : dans une certaine petite maison de la rue des Prés, on est une fratrie bruyante et musicienne. Quand on n’est pas occupé à brailler où à jouer de la musique à fond, on flâne dans notre quartier du Chabut, comme on l’a fait pendant des années. La rue des prés a été arpentée en long, en large et en travers par mon frère et ma sœur dans leurs interminables parties de foot. Plusieurs ballons perdus ont d’ailleurs atterri dans le grand jardin du petit château aux tourelles à inspiration gothiques qui borde la rue du Beau Site : on l’appelle le Manoir du Chabut. Quand on était gosses, on rêvait de pouvoir un jour y entrer et d’explorer un intérieur qu’on imaginait être celui des romans d’Agatha Christie. Au fond de l’impasse du Beau Site, située en plein cœur du quartier, on escaladait le vieux portail pour accéder à une mini-forêt en contrebas de la butte du Chabut. Au printemps, l’endroit était sublime : des petites fleurs blanches tapissaient le sol, c’était comme être transporté dans un ailleurs féérique, c’était comme sauter à pieds joints dans un tableau à la craie dessiné par Bert dans Mary Poppins.

Maintenant, le manoir a été racheté et son grand jardin coupé en deux. De nouveaux bâtiments voient le jour et commencent à grignoter sérieusement le quartier avec la bénédiction de la mairie qui a longtemps fait la sourde oreille… Des bâtiments trop hauts, trop imposants, trop fades, qui surplombent le reste des habitations et défigurent l’esthétique du quartier. Et toujours dans une gamme de couleurs rose-beige-crème vomi qui tranche avec le blanc des maisons de pêcheurs, le bleu des volets. On a vu une petite dame, ancienne habitante du quartier qui passait par là pleurer devant les décombres des maisons de la rue du Beausite (rasées pour un projet immobilier mentionné ci-dessous). Voilà, le décor est planté.

Un quartier au cœur d’un vaste projet d’urbanisation

(Dessin sur une idée de Sophie Dutertre, habitante du Chabut)

Depuis la création de l’association des riverains en 2012, trois projets immobiliers ont été soumis et sont vivement contestés par les habitants, souvent parce qu’ils ne montrent aucune réflexion globale, et qu’ils sont effectués dans des conditions pas toujours très nettes (amis alsaciens, cette musique vous est surement familière). L’un d’entre eux, un projet composé de 4 logements et d’un parking souterrain a déjà vu le jour. Pourtant, l’association était parvenue à faire retirer le permis de construire pour fraude : l’architecte qui avait signé le permis était radié de l’Ordre des Architectes depuis septembre 2008, soit bien avant le dépôt de permis en octobre 2009. Mais le promoteur avait saisi le juge des référés, expliquant que la radiation était intervenue en cours de projet, qu’il n’avait pas été prévenu, et qu’en conséquence, “il n’y avait pas à parler de fraude”. Et cela avait suffi à convaincre le tribunal administratif de Nantes. Qui s’était empressé d’autoriser le chantier.

Mais le projet qui rebute le plus les butés du Chabut, c’est celui d’un complexe immobilier de « standing », comprenant 25 logements et de 50 places de parking qui doit sortir de terre au fond de la rue du Beausite, soit en plein cœur du quartier. Projet déjà bien entamé puisque les maisons vides à l’emplacement du futur complexe immobilier ont déjà été rasées en juin dernier. Chose hallucinante, le premier bulldozer qui a pointé son nez dans les rues étroites du quartier mesurait 19 tonnes… et n’a pas réussi à y entrer. Surtout que la loi n’autorisait qu’un 10 tonnes dans cette zone sensible. Pas plus tard que jeudi dernier, des essais ont été réalisés avec un camion toupie (dont l’allure est franchement moins drôle que le nom). Ça passe, mais ça frôle les murs à quelques centimètres près. On se croirait presque dans un mauvais remake de Cendrillon…

Cette obstination absurde insupporte les riverains qui pointent de nombreuses failles dans le dossier. Par exemple, le problème de la gestion des flux de circulation dans les rues piétonnes du Chabut se pose (elles sont souvent empruntées par des écoliers et des collégiens). Il y aussi des infos contradictoires à propos des raccordements aux réseaux d’eau potable et d’eaux usées (tantôt il est fait mention d’un raccordement aux réseaux d’une autre résidence située en contrebas du quartier, tantôt on parle d’un rejet des eaux usées et pluviales exclusivement via « le réseau existant de la rue des prés »)… En fait, le permis de construire semble jouer avec les mots pour rentrer dans les cases juridiques, mais il n’y a pas à creuser très loin pour trouver anguille sous roche.

Sur un certain site de vente immobilière, on peut déjà lire une description détaillée de la résidence ainsi que les tarifs d’achat. La livraison est estimée au 1er trimestre 2019. Le tout est agrémenté d’images qui imaginent une vue aérienne de la résidence : elles montrent bien le décalage absurde d’échelle existant entre le Chabut et la future construction. Les petits rigolos de l’agence ont même poussé le cynisme jusqu’à reproduire l’ombre du bâtiment sur le petit pâté de maisons en tuile rouge.

On adore.

Coup de gueule

Voilà. Tout le charme du Chabut, ce petit endroit un peu rouillé et hors-du-temps, ce petit quartier de pêcheurs en surplombs qui garde la trace d’une époque passée s’effiloche à mesure que les promoteurs immobiliers s’en emparent. Parce qu’au Chabut, mais comme partout ailleurs en fait, l’argent est une arme de destruction massive.

Ce coup de gueule est une goutte dans l’océan. En attendant la prochaine construction absurde qui défigurera le quartier, on contemple les quelques chantiers aberrants d’Alsace qui rappellent le triste sort du Chabut. Bien belle la farce burlesque donnée par ces maires et ces hommes d’affaire décidés à exterminer la moindre touffe d’herbe et qui crient au scandale lorsque l’on dénonce un peu trop fort leurs méthodes. En fait, rien que les cas de Schiltigheim (Heb’di mag n°de novembre) ou de Guebwiller (Heb’di mag n°d’octobre) montrent que des histoires de bulldozers, de chantiers boueux intempestifs, il y en a à la pelle aussi par ici ! Manière de dire. Elle est bien triste, cette obsession de la truelle qui détruit tout sur son passage…

RoSaLiE

 

 

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Une réaction à "Les filières de la construction : Laisse béton !"

  1. antoine a commenté:

    Et dire que les pornicais s’attendaient à un agrandissement du port
    pour accueillir les yachts en route pour le retour des Paradise Papers.
    Mais après tout il n’y a pas urgence.
    Et à priori il y a suffisamment de mouillages pour les ”mouillés”.