Appelons-le « Robert » – même si cela n’est pas son vrai prénom.

Il est professeur d’histoire-géo quelque part dans un collège de banlieue et sa culpabilité dans les attentats de Manchester n’en finit plus de le tourmenter depuis le 22 mai 2017. Il nous a contactés, non sans faire preuve d’une prudence excessive au vu de l’intensification des recherches menées par les Pouvoirs Publics, car il a décidé de parler et de soulager sa conscience. Nous l’avons rencontré chez lui pour une interview en exclusivité, tout en en préservant bien entendu son anonymat dans les règles de l’art qui s’imposent à nous autres, grands reporters, afin de respecter les secrets de nos sources d’information.

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Robert nous reçoit à la tombée de la nuit dans un modeste appartement, rez-de jardin d’un petit ensemble d’immeubles anodins entourés de verdure. C’est un homme dégarni et de petite taille qui nous ouvre la porte de son logis, avec manifestement une connaissance approfondie de la discrétion. Après de très brèves salutations, Robert referme derrière nous la porte à double tour, non sans avoir au préalable jeté des regards furtifs depuis l’embrasure.

L’appartement est sobre et plutôt propret pour un célibataire. Un vague mélange d’odeur de patchouli et de cirage plane dans l’air. Robert nous propose un café, ce que nous acceptons volontiers pour détendre l’atmosphère. Avec un bon café, les langues se délient plus facilement. Quelques minutes plus tard, devant une tasse fumante, nous entrons dans le vif du sujet.

Connaissez-vous les théories du chaos et du battement de papillon, entame Robert en nous fixant droit dans les yeux ?

Pas plus que cela, dis-je, un peu surpris par la question qui s’éloigne brutalement du sujet. N’est-on pas là pour parler des dramatiques événements de Manchester qui ont coûté la vie à au moins 22 personnes, dont de nombreux enfants ?

– Non, répond Robert d’une voix étrangement assurée, nous ne sommes pas là pour parler de l’ouragan dont les médias ont déjà suffisamment parlé, mais du battement d’ailes ou plutôt des battements qui en sont à l’origine. Vous savez certainement que cette métaphore révèle en gros, qu’un battement d’ailes de papillon ici peut provoquer un ouragan là-bas. Au-delà de l’image, c’est avant tout à la globalité des choses que cette théorie tente de nous rendre attentif. Et, dans le monde d’aujourd’hui, la globalité a malheureusement été largement supplantée par la spécialisation et même l’hyper-spécialisation ; de sorte que les gens ne voient plus les choses dans leur ensemble. Ils se focalisent sur un seul aspect, s’arrêtent aux pièces du puzzle sans jamais voir l’image entière, ne s’attardant qu’aux phénomènes les plus proches de la chose qu’ils tentent d’apercevoir, sans appréhender le tout et bien entendu sans pouvoir comprendre aucunement les nombreuses relations que tissent les événements entre eux dans le monde, comme dans leur quotidien d’ailleurs.

Je n’étais pas prêt à un cours de philosophie, surtout à cette heure tardive, bien que l’idée soit intéressante…

– Bon, c’est bien tout cela, mais en quoi vous, vous qui ne me semblez d’ailleurs même pas être musulman, encore moins radical, un obscur – pardonnez-moi l’adjectif – prof d’histoire-géo sans histoire dans une petite ville française, avez quoi que ce soit à voir avec l’attentat de Manchester ?

– Je vais y venir, reprend Robert avec une drôle de petite moue goguenarde – et rapidement même – car je sens votre impatience de journaliste à toujours vouloir aller au vif du sujet. Mais permettez-moi de mettre d’abord en place les différentes pièces du puzzle sinon vous n’allez pas comprendre la part de responsabilité qui me dévore… Ne soyez pas – c’est le dicton chinois qui le dit – comme l’imbécile qui regarde le doigt lorsque le sage montre la lune.

Bon, l’image est aussi cinglante qu’humiliante. Je me tais et j’ouvre grand mes oreilles.

– Vous avez peut-être perçu (ou non) que la Libye était largement mentionnée dans les articles de presse relatant l’attentat de Manchester. Et pour cause, cet attentat a bel et bien été préparé depuis la Libye où la majeure partie de la famille du kamikaze vit toujours et où règne actuellement un chaos sans nom depuis la chute de la famille Kadhafi en 2011. Je ne vais pas analyser le bien-fondé du règne de Mouammar Kadhafi dont la disparition arrangeait tellement de monde, mais force est de constater que, depuis sa mort, il n’y a jamais eu autant de violences en Libye. L’esclavage, notamment est revenu. Les arsenaux de Kadhafi ont été pillé par les islamistes de tout bord qui ont par la suite gangrené l’ensemble du Sahel, jusque par exemple au Mali où nos soldats sont aujourd’hui empêtrés – avec une vingtaine de décès déjà du côté français depuis le début de cette campagne – sans pour autant que le terrorisme ait significativement régressé. Vous n’êtes pas sans savoir également que des rapports accablants existent (ONG, commission des affaires étrangères britannique…) dans lesquels l’utilisation consensuelle de la force de l’OTAN – non pour protéger les populations de Libye en train de se révolter en 2011, mais bien dans le but d’anéantir le dictateur au détriment de toute solution politique – était une réalité incontestable. Or les deux chefs de file de cette intervention ultra-musclée n’étaient autres que Sarkozy et Cameron. Saviez-vous que des armes avaient même été parachutées directement à des groupes de rebelles islamistes ? Il n’est d’ailleurs pas exclu que les fondements même du printemps arabe n’aient été préparés de longue date par les différentes mouvances islamistes radicales pour tenter de créer subtilement, avec l’aide des réseaux sociaux et des Occidentaux, le ferment de leur rebondissement après les coups très durs portés par les Américains à Al Qaïda. Daesh est né à l’issue du printemps arabe, à l’image d’une sorte d’hiver arabe. Or le chaos de la Libye est sans doute le principal des catalyseurs qui ont permis aux islamistes de créer des positions, des approvisionnements et des réseaux durables pour leur régénération.

Sans connaître les fondements de cette géopolitique islamiste complexe, je reconnais que j’ai conscience de ces causes sans pour autant discerner correctement cette cascade de responsabilités. Je l’interromps :

– Mais vous, quel est votre rôle dans tout cela ?

Robert se prend le visage dans les mains et à notre stupeur après ce discours assuré, il éclate en sanglots…

– Mais ne comprenez-vous pas que ma responsabilité est écrasante ? J’ai eu confiance en lui !

– Mais en qui ?

– En Sarkozy bien sûr ! Et il nous a tous berné. C’était sa guerre à lui. Je suis convaincu que le peuple français n’aurait jamais voté la guerre en Libye si on l’avait interrogé à l’époque. Une guerre qui a coûté plus de 300 millions d’euros au contribuable, qui n’a strictement rien apporté de bon et au contraire a libéré de la boîte de Pandore tous les maux, entraînant par contrecoup aujourd’hui la mort de civils et de militaires français, anglais, etc. C’est une guerre dans laquelle ma responsabilité est écrasante ! J’ai cru dans ses discours. J’ai voté pour lui en mai 2007 en toute naïveté. J’étais animé par la foi, la conviction de faire avancer la France. N’avez-vous pas remarqué le silence de Sarkozy depuis l’attentat de Manchester par ce Libyen ? On n’entend plus parler de lui. Je vous le dis, je l’affirme : cet attentat à Manchester comme probablement bien d’autres, n’auraient très probablement jamais eu lieu, si un unique Français – celui qui détenait le pouvoir suprême – n’avait délibérément et unilatéralement décidé d’éliminer Kadhafi pour sa propre convenance, entrainant une cascade d’autres événements qui ne pouvaient pas être imprévisibles, surtout après l’expérience désastreuse des suites de l’intervention en Afghanistan et en Irak . Cette intervention personnelle de Sarkozy en Libye était sans doute à la fois pour enterrer de sombres secrets mais aussi pour sa gloire personnelle, un peu comme l’homme qui a froidement abattu Wild Bill Hickok dans le dos. Également, pour aider ses accointances dans le monde des affaires pétrolières à récupérer de nouveaux profits dans l’or noir libyen, et enfin pour asseoir l’influence française dégradée en Afrique du Nord, influence dont le peuple français se fiche éperdument. Je l’avoue ! Je suis complice de cette intervention par mon vote qui a donné les pleins pouvoirs à une personne qui était justement assoiffée de pouvoir et de reconnaissance sociale dont témoignèrent par la suite également ses côtés bling-bling et sa soumission aux plus nantis. J’étais dans l’erreur. Nous le payons aujourd’hui !

Le silence fait place à la tension dans l’appartement de Robert. Je comprends un peu mieux sa vision de la culpabilité mais n’est-ce pas une culpabilité collective et donc largement partagée, aussi diluée qu’une préparation homéopathique. Qui peut-dire après tout où s’arrête la sensation de responsabilité lorsqu’on cesse de regarder les choses à travers des œillères, en élargissant notre esprit critique à la globalité des choses…

– Et qu’attendez-vous aujourd’hui, Robert ?

– A l’inverse de Hollande qui n’a jamais eu le courage d’ouvrir ce dossier nauséabond, je souhaite de mon cœur que Macron ait ce courage, de reprendre des rapports d’enquête qui existent et qu’il fasse la lumière sur toute cette sombre affaire ; que nos torts soient ainsi reconnus et en particulier, que nous réalisions tous enfin que l’Occident a contribué à faire croitre et renforcer la puissance de cet islamisme radical qui nous frappe durement aujourd’hui, que nous avons nous-même développé le cancer qui nous ronge aujourd’hui et qui provoque la mort de tant d’innocents.

D’accord. Je crois que j’ai compris cette suite de responsabilités. Oui, certainement : si Sarkozy n’avait pas décidé seul, tel un despote, d’utiliser les moyens militaires du peuple français – avec son complice anglais Cameron – afin de frapper le dictateur libyen à mort pour son seul profit au lieu de se contenter de défendre les rebelles telle que la résolution de l’ONU le formulait, alors la probabilité qu’il n’y aurait jamais eu d’attentats à Manchester, Londres ou Paris, serait très forte. Finalement nous récoltons ce que nous avons semé. Les dictatures d’Afrique du Nord étaient des remparts contre l’islamisme radicalisé. Kadhafi notamment, les avaient toujours combattu férocement, bien plus que nous ne le faisons actuellement, ce qui en somme nous arrangeait bien à l’époque. Et aujourd’hui, nous sommes en deuil par la faute des décisions arbitraires et despotiques d’un seul président. Certes avec le temps, on n’en parle moins et les responsabilités s’estompent face à la gravité des actes perpétrés récemment, nous faisant oublier ses vraies origines au profit d’un mélange de résignation et d’envies de revanche ou de représailles.

La Syrie est sans doute la dernière secousse des tremblements du printemps arabe où la rébellion est probablement également infiltrée par les islamistes radicaux. Mais, la Russie, autrement plus puissante que Kadhafi, est de la partie et les puissances occidentales sont donc dans une impasse totale, prise entre la crainte d’une escalade de violence face à la Russie et l’amalgame entre rebelles et islamistes radicaux. Serions-nous déjà partis pour de bon à l’assaut de Bachar El Assad si les Russes n’étaient pas là ? Qui sait ? L’apprentissage à la dure nécessite parfois plusieurs claques avant d’avoir compris. Et puis il ne semble pas non plus y avoir de vieux squelettes dans les placards avec Bachar El Assad qui, tout aussi dictatorial que Kadhafi, était si mes souvenirs sont bons à la tribune officielle du défilé du 14 juillet 2008 avec Sarkozy. Décidément, encore lui. Au final, cette rencontre avec Robert n’aura pas été vaine. Tiens ! A force de réfléchir en termes de globalité, je viens moi-même de percevoir d’autres moyens que la guerre pour rétablir la paix et la démocratie en Syrie. Ah, si nos hommes politiques pouvaient se retrouver sur les bancs de classe de Robert…

Il est cependant temps pour nous de quitter Robert et de le laisser à ses remords. C’est fou ce que je me sens bien tout à coup de ne pas avoir voté pour Sarkozy en 2007. L’espace d’un instant, je vois comme une sorte d’image fugitive : une toile gigantesque que tissent les actes et les événements dans le monde comme si j’avais aperçu un bref instant combien toutes les choses sont liées entre elles dans l’univers. Mais tout cela est tellement compliqué que je réalise également combien il est plus facile de se complaire à ne regarder que la part des choses qu’on veut bien voir. Quelle est la responsabilité de l’homme qui procure – même indirectement – une arme à celui qui l’utilise pour tuer ? Est-elle nulle, moindre, supérieure, égale ? La spécialisation, ça a du bon finalement : cela évite de pousser trop loin nos investigations dans la responsabilité de nos actes. En même temps, n’est-ce pas faire une croix sur l’utopie d’un monde meilleur ?

Alors que nous nous levons pour partir, je pose une dernière question à Robert car il me semble que cet homme a néanmoins compris beaucoup de chose dans son esprit tourmenté et qu’il a peut-être également des réponses au-delà de toutes ces terribles constatations.

– Et vous Robert, aujourd’hui, compte tenu de la situation actuelle et sans pouvoir revenir dans le passé, voyez-vous des solutions à tout ce merdier ?

– Oui bien sûr. Encore et toujours, si vous arrivez à envisager une vision globale des choses. L’islamisme radical, ce n’est pas des individus. Les hommes qui vont se suicider en tuant demain sont peut-être à l’heure actuelle de paisibles personnes sans histoire. Nous parlons d’une idéologie et on ne peut tuer une idéologie. Alors, elle peut disparaitre avec le temps de façon naturelle mais on ne peut pas la supprimer volontairement. Au même titre qu’il y a toujours des nazis qui trainaillent en Allemagne. Nous devons accepter l’existence de certaines idéologies et non l’idéologie en elle-même, bien entendu.

– Oui, cela me semble logique, mais alors que suggérez-vous ?

– Il faut simplement leur laisser un petit bout de terre. Une place pour que ces islamistes radicaux puissent vivre dans leur délire, entre eux. Il faut leur proposer une sorte de terre promise où leurs désirs de vengeance et de représailles puissent s’éteindre en même temps que l’organisation de leur vie comme bon leur semble. Il faut leur donner un lieu où ils puissent se regrouper et vivre ensemble tout en reconnaissant leur droit à cette existence, si néfaste qu’il soit. Car les idéologies renaissent toujours de leurs cendres et survivent à toutes les actions que nous pourrions faire pour tenter de les effacer. A quoi bon alors s’échiner en vain, à tenter de les faire disparaître en perdant inutilement tant de vies. Ils existent et font partie de notre univers humain au même titre que les côtés lumineux et obscurs coexistent depuis les origines de l’humanité. Lorsqu’on ne peut pas se débarrasser d’une chose, il faut arriver à vivre avec. Ce faisant, en leur reconnaissant une existence que nous ne pouvons annihiler, nous nous donnons également de meilleurs moyens de contrôler leurs dérives. Il n’est pas de problème qu’on ne puisse résoudre par la négociation avant d’en venir au sang, au même titre qu’il n’est pas de solution matérielle qui puisse résoudre un problème portant sur quelque chose d’immatériel.

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Sur ces paroles aussi choquantes à première vue que troublantes à la réflexion, nous prenons congé de Robert et rentrons avec beaucoup moins de discrétion qu’à l’arrivée. Il y a peu de chances que les Pouvoirs Publics aient une vision aussi globale que Robert pour s’intéresser à sa culpabilité. Après tout, elle est sienne au même titre que les battements d’ailes de 18 983 138 Français qui ont voté Sarkozy en 2007 et dont beaucoup ont revoté en 2012, et auraient peut-être aimé pouvoir le refaire en 2017…

Propos recueillis par Gvidos

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