Comment ? Ah ? À Schilick ? Ce musée est alsacien ? Oups…

     Un musée du jeu vidéo en Alsace ? J’ai dû revérifier l’info pour être sûr que ce n’était pas un « fake » – le mot branché qui a remplacé canular. Je suis dubitatif… C’est un peu comme un musée du pingouin à Tombouctou. Le premier musée français, en plus ! Mazette, on en viendrait presque à se demander si les culs de jatte ne sont pas finalement les mieux chaussés…

         Mais nom d’une choucroute, l’Alsace est pourtant connue pour être dans l’industrie du jeu vidéo français, un désert économique de tout premier plan (et on pourrait d’ailleurs étendre cela au digital et au numérique). A sa décharge, il y a bien d’autres priorités en Alsace que le jeu vidéo et le numérique. Demandez à quelques vieux des villages et ils vous répondront la vérité vraie alsacienne : les jeux vidéo, c’est des trucs que les Japonais (surtout) et les Américains ont inventé pour occuper nos gamins lors des journées pluvieuses (sauf qu’ils ne savaient pas que ce serait tellement bien que les journées ensoleillées y passeraient aussi). Nous, les Alsaciens, on a les pieds beaucoup plus sur terre (voire un peu dedans). Ce n’est pas avec des jeux vidéo qu’on va gagner de l’argent ; nos petits enfants jouent déjà plus qu’assez avec ces engins. A force d’être scotchés à ces écrans, ils ne savent même plus ce que c’est que d’enlever une mauvaise herbe. On ne va pas encore investir dans le financement de ces diableries, quand on a tant d’EHPAD plus utiles à financer pour nos vieux jours (enfin pour nous les vieux quoi).  Et puis, on a déjà la choucroute en Alsace, le baeckehoffe, le vin, les touristes… Qu’est-ce qu’on ferait d’usines à jeux vidéo en Alsace ? Je vous le demande ? Bon un musée du jeu vidéo, oui ! Pourquoi pas. C’est culturel donc c’est touristique. Et du moment que les touristes – s’ils parviennent jusqu’au musée (ce qui est encore à prouver) – n’oublient pas de consommer nos produits du terroir, alors c’est bon pour l’Alsace ça.

         Cela et sans doute quelques autres causes que l’on taira, font que parmi les 20 principales entreprises de jeux vidéo françaises actuelles, aucune ne se trouve en Alsace.

         Alors, rien ? Si. Il y a tout de même eu. Le seul pionnier en la matière – à mon humble connaissance – est le très estimé Stéphane Becker qui a eu la force de créer et le courage de mener la barre de la première et dernière grosse société alsacienne de jeux vidéo. Tout de même une petite trentaine d’employés à son apogée ! Son nom : Creative Patterns, née en 2004 et décédée prématurément en 2011 en pleine force de l’âge. Une exception donc ? Même pas. Stéphane n’est alsacien que d’adoption. Ceci explique cela.

         Donc voilà, c’est un fait : le jeu vidéo, ce n’est pas un business sérieux en Alsace. On ne va pas se mettre à créer une Games’ Valley quand on a déjà la Choucroute’s Valley où coule à flot le vin et bien d’autres bonnes choses. Chacun son truc, ici les investisseurs préfèrent le dur, le stable, le réconfortant, ce que chérissaient déjà leurs grands-parents et arrière-grands-parents…

         Pourtant le jeu vidéo, né dans les années 50, n’est pas prêt de s’arrêter. Cela fait déjà bien longtemps que ce n’est plus l’apanage des jeunes. Des adultes jouent et ils sont de plus en plus nombreux. En particulier, de nouvelles formes de jeux sur tablettes et smartphones ont fait leur apparition, qui permettent de jouer un peu partout. Certes les jeux sur console continuent leur chemin mais leur part se réduit au profit de ces nouveaux modes ludiques moins chronophage sur l’instant mais beaucoup plus sur la durée. Et quand je dis partout, c’est partout… Même en roulant des bus. Véridique ! C’est mon fils qui me l’a dit. Rien moins que le chauffeur de leur bus scolaire (plein à craquer d’élèves) a été pris par les lycéens en flagrant délit de jeu sur son smartphone au volant.

         Ils sont ainsi des centaines de milliers en Alsace à faire des petites pauses régulières et de plus en plus nombreuses tout au long de la journée sur leur smartphone (la tablette – trop visible des supérieurs hiérarchiques – étant restée à la maison). Pendant que Madame joue à « Candy Crush » à son bureau, Monsieur guerroie sur « Clash Royale » depuis son chantier. Nul doute par exemple que dans votre entourage ou votre voisinage ne se cache un « clasheur » comme on les appelle maintenant dans le jargon, soit qu’il bataille sur « Clash Royale », soit qu’il vive dans un clan virtuel sur « Clash of Clan », deux des quatre titres de l’entreprise finlandaise Supercell. Rien que sur ces deux jeux, à chaque instant y compris la nuit, il y a des milliers d’Alsaciens connectés sur les serveurs de Supercell, des centaines de milliers de Français et des centaines de millions de Terriens. En une poignée d’années à peine, cet éditeur de jeux sur smartphones et tablettes sorti de nulle part ou presque, a atteint le sommet du monde du jeu vidéo. Avec un peu moins de 200 employés, Supercell a réalisé en 2015 plus de 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Et le comble : ces jeux sont gratuits.

         Comment est-ce possible ? Vous me direz en Alsacien méfiant : un chiffre d’affaire ça ne veut pas dire grand-chose. On parle aussi également de difficultés dans l’industrie du jeu vidéo. D’ailleurs, Creative Patterns n’a-t-elle pas jeté l’éponge en Alsace ?

         Ok alors. Parlons bénéfices… 845 millions d’euros net pour 2,1 milliards en 2015. Cela vous parle déjà mieux ?

         Plus de 4 millions d’euros de bénéfice net généré par employé ! Vous en connaissez des entreprises alsaciennes qui ont atteint de tels ratios ? Il n’y en a jamais eu et il n’est pas prêt d’y en avoir si on continue avec cette mentalité à l’eau de choucroute.

         Pour vous donner un ordre d’idée, la société TRYBA, une des plus belles « success story » alsaciennes contemporaines, qui tourne très bien, génère en 2015 à Gundershoffen environ 10 millions d’euros de résultat net pour 95 millions de chiffre d’affaire. Soit avec un peu moins de 400 employés, au grand maximum une vingtaine de milliers d’euros de bénéfice par employé.

         Croyez-moi sur parole, il faudrait en faire des choucroutes pour générer 4 milliards d’euros par employé ! Avec une marge bénéficiaire nette de – disons – 40 cents au kilo de choucroute par employé (je suis généreux, la grande distribution moins), un brave choucroutier devrait faire à lui tout seul pas moins de 10 000 tonnes de choucroute par an. Plus de 25 tonnes par jour en travaillant tous les jours de l’année. C’est-y pas le moment de passer à autre chose et de mettre de côté le conservatisme ambiant ? Mais, vous rétorqueront pragmatiquement les Anciens,  pourquoi ne pas plutôt inventer des machines à faire des choucroutes plus vite que de faire des satanés jeux vidéo en Alsace ? Avec l’ingéniosité alsacienne que l’on sait, c’est certainement faisable mais c’est oublier que la production totale de choucroute en Alsace plafonne à une trentaine de milliers de tonnes. Une machine pour trois ouvriers ? Un raisonnement typiquement alsacien qui n’en est pas à son premier flop d’essai en la matière…

         Vous allez me dire encore, c’est peut-être parce que l’Alsacien, s’il sait jouer dans son jeune âge et même un peu plus vieux maintenant (ça c’est indubitable), ne sait pas comment faire du business et de l’argent avec des jeux vidéo.

         Là aussi, c’est déjà en soi un raisonnement erroné dans son propre fondement. Car le meilleur moyen de gagner de l’argent dans le jeu vidéo, c’est de ne pas penser à l’argent et de simplement faire. De s’éclater quoi… Voilà ce que nous dit Ilkka Paananen, le créateur de ce fameux Supercell. Le plus important pour réussir aime-t’il à répéter devant les micros, c’est le fun ! Et le résultat est là. Une belle leçon de business. Faire, aimer faire, sans penser à l’argent et l’argent viendra à vous.

         Mais avant cela : pouvoir faire. Et on ne fait quelque chose avec cet état d’esprit et dans de bonnes conditions que si on est soutenu et encouragé.

         Alors, un musée du jeu vidéo en Alsace ? Serait-ce plutôt le symbole « happy-end » d’une épopée aussi brève qu’un ping de connexion ou pour mieux comprendre ça en alsacien : en moins de temps qu’il ne faut pour vider son assiette de choucroute.

         Mais bon sang, il faut se secouer les kiwis ! Nom d’une choucroute ! Il y a tout à faire dans le numérique et le digital en Alsace et en particulier dans le jeu vidéo. A commencer par mettre une étiquette de sérieux sur le jeu vidéo et sortir de cette image des doux rêveurs fainéants qui s’amusent dans quelques espaces tendance de Strasbourg ou de Mulhouse en buvant des cafés.

         Le numérique et le jeu vidéo : c’est du lourd. C’est tout sauf du passé qu’on compile dans un musée.

         Je note cependant deux lueurs d’espoirs :

  1. Puisque le jeu vidéo ce n’est pas sérieux en Alsace, des malins se sont dit : « peut-être doit-on faire du serious game ? » (En anglais, « jeu sérieux », ça existe ça ?) Et effectivement, cela semble commencer à vivoter et c’est d’ailleurs dans ce domaine – cette micro-niche – que Stéphane Becker – devenu un expert résigné du numérique et de la mentalité alsacienne – s’est recyclé. Tandis que d’autres petites sociétés font leur timide apparition, comme Almedia par exemple. Mais tout cela reste encore du domaine du microscope électronique comparé à un Supercell.
  2. On peut également compter sur le Conseil Général du Bas Rhin (ouf la cavalerie !) qui est particulièrement réputé pour anticiper les mutations. Du moins c’est ce que l’on lit souvent dans son magazine – bonjour les chevilles de l’hôtel du département. Ainsi le CG67 a décidé d’allouer 292 millions d’euros sur la période 2017-2020 dans un vaste plan pour le collège de demain. Dit comme cela, l’effet d’annonce paraît prometteur et encourageant surtout à l’échéance des élections législatives (sauf que dans ce montant il y a également les 176 millions nécessaires et obligatoires pour assumer le bon fonctionnement des collèges). Plus intéressant : combien y-a-t’il réellement dans ce pactole pour ouvrir les collèges à la révolution numérique ? 8 millions. 2,74 % de l’enveloppe. Est-ce que cela correspond vraiment aux enjeux numériques de demain ? Je n’en sais rien : je vous laisse juge.

Gvidos

         P.S 1 : sachez que je n’ai rien contre l’idée d’un musée du jeu vidéo et je félicite vivement cette initiative culturelle à Schillick mais, en Alsace, n’est-ce pas mettre un peu la charrue après avoir tué les bœufs ?

         P.S 2 : j’aurais aimé que cela soit réellement le premier musée du jeu vidéo français mais il faut mettre un bémol à cette affirmation. Certes, à l’heure actuelle, c’est le seul musée à avoir des locaux en France. Il y a cependant eu un premier musée du jeu vidéo par le passé dans le toit de l’Arche de la défense à Paris, mais celui-ci avait fermé en 2010 à peine 10 jours après son ouverture non sans avoir reçu 5 000 visiteurs, en raison d’une panne d’ascenseur. Il se cherche encore un local à l’heure actuelle.

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