L’Euro fête ses  20 ans !

Par Henri MATHIAN – Économiste, entrepreneur et président du groupe économique et géopolitique : Cercle de la Cathédrale. Initiateur du Comité de soutien et de l’Association pour un Lieu d’Europe à Strasbourg.

L’Euro fête ses  20 ans !

Le 31 décembre 1998, Finlande, Allemagne, France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Autriche, Portugal et Irlande acceptent d’abandonner leurs monnaies nationales pour une monnaie Unique,  l’Euro. Ce jour là les parités irrévocables sont  fixées à Bruxelles ( 1,95583 DM,  6,55957 F, 1.936,27 lires …)  Le pari politique est audacieux  quand on sait qu’en  1960, un Mark valait 1,17 F et qu’en 1998, ce même Mark vaut 3,3538 F. Ce qui représente tout de même 286 %  de dévaluations en 38 ans !  Mais celles-ci étant  désormais impossibles,  le nouveau système implique une réelle Union politique, économique et fiscale  qui s’affranchit des souverainetés nationales et des structures  intergouvernementales. Il ne peut fonctionner autrement.

I – Le temps long côté Politique  vs  le temps court côté technique 

Le challenge est de taille. Comment faire cohabiter des objectifs et intérêts contradictoires au sein d’une Union monétaire, sans  marquer le pas devant les difficultés considérables d’un saut fédéral ? Comment articuler le temps long nécessaire à la connaissance de l’autre et de son histoire, à l’harmonisation politique de nos structures et  de nos économies, avec le temps court qui régule la mise en place technique d’une monnaie unique ?

Mais fin 1998, nous n’en sommes pas encore là. Notre dette représente 59 % du PIB, le déficit budgétaire est de 35 milliards €.  L’Euro, c’est  l’espoir d’une stabilité des changes avec des prix qui augmentent moins vite, des taux d’intérêt plus bas, une reconnaissance internationale et le soutien de 290 millions de personnes.

II – Défauts de conception   

Malheureusement des défauts de conception planent déjà sur le berceau du nouveau-né :

1 – Après la réunification allemande en 1990, Mitterrand, qui se méfie de ses conséquences, reprend à son compte le projet de création d’une monnaie commune inscrite dans le programme de Coudenhove-Kalergi de 1922, puis dans celui d’Otto de Habsbourg, proche de Strauss puis de Kohl. Delors a pour mission de convaincre Kohl d’abandonner le Mark, alors même que 80 % des Allemands étaient contre cet abandon. En grand Européen, Kohl finit par accepter l’union monétaire afin d’ouvrir l’Europe à une ère de paix, de démocratie et de prospérité… à la condition d’accompagner ce projet d’une Union politique et fiscale. Ce que rejettent à plus tard, mais fort habilement,  Mitterrand et Andreotti qui souhaitaient à la fois contrôler la devise et retirer à l’Allemagne un droit de regard sur la politique économique et budgétaire de ses voisins !

Pour Delors, la dynamique de l’euro obligerait naturellement les Etats à se mettre très rapidement d’accord sur une gouvernance politique chargée de faire converger les économies, tout en tenant compte des spécificités de chacun et des différences de compétitivité. Car, sans politique de transfert et sans budget commun, pas d’avancée vers  une convergence fédérale ! Pour lui, comme pour Kohl, l’Euro n’était pas viable autrement ! Avec l’abandon des changes flottants, il ne pouvait plus y avoir d’unification économique sans unification politique !

2 – Un autre défaut de conception dans les critères de Maastricht est celui des niveaux de compétitivité structurelle, de  compétitivité-prix et hors-prix ( capacité à imposer ses produits ou services indépendamment de leur prix )  qui ne sont ni mesurés, ni pris en compte. En outre chaque pays peut déployer des stratégies réelles de concurrence sociale.

3 – Quant à l’évolution  démographique des Pays membres, elle n’a pas été prise en compte, alors même que la baisse de la démographie allemande a une influence structurellement déflationniste sur les Pays de la zone euro. En effet, une population qui vieillit consomme naturellement moins et épargne plus. Bénéficiant de taux favorables de la part des marchés, ses entreprises peuvent restructurer dans un contexte de chômage très faible, investir dans la robotisation et fabriquer à prix très concurrentiels. Ajouté à cela un euro sous évalué pour sa structure et  l’Allemagne obtient ainsi les plus importants excédents commerciaux du monde.

En exportant des produits de qualité vers des pays économiquement fragiles, l’Allemagne exporte sa déflation et rompt le fragile équilibre des compétitivités de la zone monétaire. Il se trouve aussi que la plupart des nouvelles technologies sont elles-mêmes déflationnistes. Pour un pays comme la France, en expansion démographique et sans tissu industriel comparable, il est difficile de rivaliser et de revenir sur une dette publique et un chômage élevés. Pour mémoire,  l’excédent commercial allemand était de 252 milliards en  2017, le nôtre était de  – 59,  et pour un euro supplémentaire accordé à un salarié français, ce dernier achetait 0,82 € de produits étrangers !!! 

III – Traité fondateur de l’Euro

En 1992, Maastricht posait les fondations de l’Union Européenne. Au fil des années, 7 traités ont été signés pour construire l’Europe, mais en 1999, l’Union économique et monétaire est entrée en vigueur sans Traité fondateur de l’Euro qui puisse poser les bases d’une Gouvernance politique et économique commune sous l’impulsion et le contrôle d’un Parlement doté de la compétence monétaire.

IV – La  Banque Centrale Européenne :

Si la construction politique laisse à désirer, il n’en va pas de même du monétaire avec l’élément solide, essentiel et fédéral créé en juin 1998, la  Banque Centrale Européenne basée à Francfort. «Whatever it takes », c’est avec ces 3 mots que Mario Draghi sauve la zone euro en juillet 2012. Du fait de la crise grecque, l’Union monétaire et la solidarité entre Etats ne tenaient plus. Dans un contexte extrêmement tendu, la BCE allait faire ‘‘tout ce qui est nécessaire’’ pour éviter le défaut d’un pays membre. Le taux  portugais à 10 ans était à 10 %, l’espagnol à 7,62%, l’italien à 6,60%

V – Création monétaire et taux négatifs

Dix-huit mois plus tard, les 1 200 milliards de liquidités injectées ( quantitative easing ) participent activement au mouvement de reprise globale. L’activité se porte bien, mais la note est salée. Le stock de dettes passe à 192 000 Mds€ avec une rentabilité médiocre. Pour une création monétaire BCE de 800 milliards, le  PIB de la zone euro n’augmente que de 240  milliards !  Les injections massives de liquidités ont distordu la valorisation de nombreuses classes d’actifs. ‘‘ Une inflation qui ne réagit pas comme elle le devrait, face aux milliers de milliards injectés sur les marchés ’’ inquiète Wolfgang SCHAÜBLE.

La 1ère hausse de taux depuis 10 ans, prévue en septembre 2019 par la BCE,  vient de se transformer une 3ème salve de TLTRO ( apports de liquidités aux banques ).  Nous étions sur le point de sortir enfin de cette addiction dangereuse aux liquidités gratuites. Addiction qui donne du temps aux Etats, mais sans les inciter  à opérer les véritables réformes structurelles !

Ces taux à zéro sont l’expression d’un signal de détresse. L’Autorité de contrôle prudentiel les qualifie de poison à diffusion lente et inéluctable. Nous cumulons dettes et déficits tout en bénéficiant de taux très bas : l’incertitude est grande mais le risque est nul ! Et les Etats en profitent ! 

Ce qui est dangereux, c’est l’écrasement des écarts de taux entre actifs, un prix du risque faussé, une moindre solvabilité du marché, une baisse de rentabilité des Banques, une course aux actifs risqués. Les conséquences : instabilité financière, dettes démesurées et indolores, euthanasie des rentiers.  Il devient compliqué de rémunérer l’épargne et de prêter aux entreprises.

VI – Target 2 – Solde de la balance des paiements des États membres

Sorte de tuyauterie reliant les 19 Etats membres, Target 2 a remplacé le marché des changes qui permettait de réajuster la valeur des monnaies, via leur dévaluation avant l’arrivée de l’euro. Target 2 mesure l’évolution du solde de la balance des paiements entre États membres de la zone euro. Aux soldes débiteurs Target2 des Banques d’Italie, d’Espagne, de Grèce, du Portugal et de France,  correspond un solde créditeur de 980 milliards € de la Bundesbank (1/3 du PIB allemand), solde constitué pour moitié de créances douteuses ! L’Allemagne ne supporte  plus de voir se dégrader le bilan de sa Banque  centrale qui offre à des clients insolvables des facilités de paiement gagées sur des titres sans valeur !

Le solde Target2 de la Banque centrale italienne ajouté à la dette publique du Pays, fait monter le ratio dette/PIB à 160 % ( au lieu de 130 ). Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, parle d’une possible sortie ‘‘technique’’ de l’Italie, jugée à haut risque du fait d’un secteur bancaire instable et vulnérable.

Pour les Allemands, le maintien de la valeur de la monnaie est un tabou politique, économique et moral. Lorsque l’euro était à 1,45, les excédents commerciaux allemands ne dépassaient pas 3 % du PIB, avec un euro à 1,10, ils grimpent à 7 %. Le piège de l’euro est en train de se refermer sur l’Allemagne. Le temps court ‘‘technique’’ ne va plus pouvoir attendre le temps long ‘‘politique’’. 

Christine LAGARDE prévenait, le 11 février 2019 à Dubaï, d’un risque grave de tempête mondiale mettant l’accent sur les disfonctionnements structurels liés à l’augmentation des inégalités et du protectionnisme !

VII – Conclusion – L’Euro, 20 ans après

Vingt ans après, la zone Euro est encore à construire. Mais le temps presse. Les différences de compétitivité entre Pays membre ne cessent d’augmenter. L’Eurogroupe est invisible.  L’impossibilité définitive de réajuster les parités n’est plus admissible. L’irrévocabilité de l’Euro pouvait peut-être se concevoir à 3 ou 4.

Mais l’hétérogénéité des 19 ne laisse aucun doute sur la recomposition prochaine de la zone. Les Peuples devenus variables d’ajustement dans des Pays fragilisés contribuent à l’émergence de mouvements populistes. Enfin il est souhaitable que le Politique prenne ses responsabilités, et ne dépendent plus, pour sa survie,  des techniciens de la BCE chargés de faire des miracles.

Voici, en conclusion, les 3 grandes étapes de ces 20 années :  

1 – Intention de convergence : Traité de Maastricht, février 1992, Création de la BCE en juin 1998, Politiques économiques de convergence et Pacte de stabilité en sept 1998, Fixation des parités irrévocables le 31 décembre 1998, Introduction des pièces et billets le  31 décembre 2001, Fonds européen de stabilisation financière en mai 2010, Pacte budgétaire ou Mécanisme européen de stabilité (TSCG), 2012 …

2 – Réalité de divergence : Hétérogénéité structurelle des Pays membres de la zone et conflit d’objectifs au niveau économique. Système intergouvernemental. Concurrence fiscale et sociale en vue d’améliorer la compétitivité de chaque Etat. L’euro, monnaie sans État et monnaie sans souveraineté. Destruction de richesse chez les moins compétitifs. Les Peuples deviennent variables d’ajustement, les performances économiques s’appuient sur une dégradation sociale et environnementale.

3 – Volonté forte d’une Union politique et fiscale, avec la nécessité plus ou moins prégnante :

– d’une Gouvernance politique, économique et monétaire,

– d’une véritable Union bancaire décorellée des risques souverains

– d’un Budget de la zone euro qui permette une véritable Gouvernance

– d’un Parlement dotée de la compétence monétaire et garant d’une Démocratie transnationale

– d’une Politique de transfert, d’investissements, d’aides à la ré-industrialisation et de mutualisation des dettes,

– d’une Politique extérieure, de Sécurité et de Défense communes et autonome,

– de création d’une Communauté de Défense des forces aériennes et navales garante de la politique extérieure commune. Elle pourrait se faire dans le cadre du mécanisme des “coopérations renforcées” prévu par le Traité de Lisbonne et non utilisé à ce jour.

– d’un Traité fondateur de l’Euro, premier pas vers l’Union Fédérale

– de mettre sur pied un marché intérieur de la sécurité des données

– d’obtenir un siège  commun au FMI et à la Banque mondiale

– (d’obtenir un siège commun au Conseil de Sécurité de l’ONU )

– d’un système d’assurance chômage commune à la zone euro

– d’un système assurant la cohésion, la solidarité et le partage au sein de l’Union

Il est nécessaire de reconstruire la confiance de nos concitoyens dans une espérance politique, un véritable projet de société qui donne naissance à une Europe Puissance, libre de ses choix, de ses partenariats et de son avenir. Cette gouvernance politique, économique et démocratique, fédérerait les Peuples et favoriserait l’émergence d’une identité et d’une conscience collective européennes.

Laisser un commentaire