Réforme du lycée et langues régionales, une danse d’Echternach : un pas en avant, deux pas en arrière ?

La réforme du lycée dite Blanquer supprime les filières anciennes L, ES, S… :

– au profit d’une part d’un tronc commun de 16 heures et de six matières (Français en 1ère 4h/S, mais philosophie en Terminale à la place 4h/S ; 2 Langues vivantes A et B, 4h30/S en 1ère, 4h/S en T ; Enseignement moral et civique 18h/année ; Histoire-géographie 3h/S ; EPS 2h/S ; Enseignement scientifique 2h/S),

– et d’autre part d’enseignements de spécialités (EDS) et d’enseignements optionnels (EO). Concernant les premiers, l’élève à trois choix en 1ère et deux en T, notamment pour ce qui nous intéresse ici : langues, littératures et cultures étrangères 4h/S en 1ère et 6h/S en T et Littératures, langues et cultures de l’Antiquité  4h/S en 1ère et 6h/S en T. Concernant les enseignements optionnels, il est possible en matière linguistique de faire un choix parmi LVC (ou 3) ou LCA Grec/latin, à raison de 3h/S.

Dans la situation ancienne, les élèves pouvaient choisir un enseignement de LCR (langue et culture régionales) en L/ES/S en LV2 en 1ère et Terminale à raison de 2h/S ou en LV3 (enseignement facultatif) de 3h/S. En série L uniquement les élèves pouvaient prendre une épreuve de spécialité LCR en LV2 approfondie (LVA) ou en LV3. Dans les sections bilingues, tout ou partie d’une ou plusieurs disciplines (DNL)[1] pouvaient être enseignées en LR[2].

Dans la situation nouvelle, les élèves peuvent choisir LCR en LVB, 2h/S en 1ère et en T, en LVC (optionnel) 3h/S en 1ère et en T. Tous les élèves peuvent prendre LCR en LLCER (langues, littératures et cultures étrangères et régionales), 4h/S en 1ère et 6h/S en T. Mais en mêlant les « langues régionales » aux « cultures étrangères » on oblige aussi les élèves à choisir entre ces deux langues (anglais au détriment de l’allemand par exemple). Il eût été plus judicieux de proposer un enseignement de spécialité distinct dédié exclusivement aux langues régionales qui comprendrait par exemple l’histoire et la culture régionale.

Dans les sections bilingues, tout ou partie d’une ou de plusieurs disciplines (DNL) pourront toujours être enseignés en LR[3] et faire l’objet d’une épreuve spécifique avec mention sur le diplôme. Mais ces dispositifs pourront être mis en place uniquement si la DHG (dotation horaire globale) octroyée aux établissements le permet.

Non seulement on est loin d’une prise en compte pleine et entière des LR dans le tronc commun[4], mais l’enseignement de la LR est également fragilisé au niveau des enseignements de spécialité en raison de la concurrence des autres choix limités à 3 en 1ère et dans la mesure où il est rendu moins attractif au niveau des coefficients, donc moins valorisé. En outre, il y a moins de possibilités pour suivre un cours de LR : suppression notamment de la LV2 approfondie, de la LV3 de spécialité et de la LV3 facultative, sauf si c’est une langue de l’Antiquité. Par ailleurs, les options LVC (ou 3) et LCA sont clairement en situation de concurrence.

Si le ministère a annoncé dans le cadre des enseignements de spécialités (EDS) la création d’une sous-spécialité « langue, littérature et culture régionales » (LLCR dans le cadre de la spécialité « langues, littératures et cultures étrangères et régionales » (LLCER), cette proposition arrive trop tard pour la rentrée 2019. De plus, elle serait mise en concurrence avec les langues étrangères, alors qu’il n’en ira pas de même pour les LLCA (langues, littératures et cultures de l’Antiquité). De surcroît elle exige des moyens supplémentaires au niveau des établissements déjà financièrement très contraints. Tous les élèves ne pourront pas choisir LLCR en EDS !

Une minorité seulement de lycéens présentait leur épreuve de LR au baccalauréat en LV2, demain ces élèves le feront peut-être en LVB. La majorité le faisait dans l’option facultative maintenant considérablement dévalorisée, notamment au niveau du coefficient. Encore faudrait-il pour cela permettre à tous les élèves demandeurs de pouvoir suivre cet enseignement y compris en cas d’effectifs réduits ou insuffisants à l’ouverture d’un groupe dans les établissements toujours contraints par leur DHG à opérer des choix.

De plus, de par la limitation à 2 EO en terminale, la LVC de 1ère risque d’être remplacée par un autre EO proposé en terminale uniquement.

La crainte est forte de voir au fil des ans l’enseignement des LR, déjà très limité, régresser, voire s’assécher et nombre de postes d’enseignants sont menacés à terme.

Cette situation nouvelle n’a pas manqué d’être dénoncée, notamment par :

  • L’association des Régions de France qui demande au gouvernement d’amender la réforme du lycée et du baccalauréat pour qu’elle « ne constitue pas un recul de la diversité linguistique en France ». Elle ajoute, « En l’état, la réforme dévalorise l’enseignement bilingue et l’enseignement des langues régionales, notamment par le jeu des coefficients et par une mise en concurrence systématique avec les langues étrangères et les autres disciplines » (Figaro du 15 février 2019).
  • La présidente (PS) de la Région Occitane pense qu’« En l’état, ce projet de réforme, qui entrera en vigueur à la rentrée scolaire 2019 constitue en effet un recul de divers enseignements et notamment de la place et du statut de l’enseignement des langues régionales au lycée ainsi que leur valorisation au baccalauréat ». Elle demande « que le gouvernement respecte d’une part la convention Etat-Région signée en janvier 2017 et qu’il renvoie son projet de réduction d’enseignements des langues régionales » (d’après un article de Xavier Paccagnella in MEDIA METROPOLITAIN).
  • Le Congrès permanent de la langue occitane, ELEN European Language Equality Network et Kevre Breizh déclarent : « Réforme du lycée et projet de loi -Pour une école de la confiance- se font au mépris de la reconnaissance des langues régionales à l’article 75-1 de la Constitution, des avancées de la loi pour la refondation de l’école de 2013, comme de toutes les avancées précédentes, au mépris des conventions signées par les Régions et des conventions internationales relatives aux droits humains ratifiées par la France. Au mépris aussi des populations et des territoires où elles sont en usage et aux efforts de la société pour les réhabiliter et transmettre les richesses inestimables et les formes de pensées originales dont elles sont les vecteurs ».
  • Voir aussi l’article de Michel Feltin-Palas du 12 février 2019.

L’Alsace, un cas particulier

En Alsace toutes les six matières du tronc commun seront en principe proposées dans tous les lycées. Mais tous les lycées n’enseigneront pas tous les EDS (enseignements de spécialité) ni tous les EO (enseignements optionnels). Un élève qui prendrait anglais en LVA, italien en LVB, espagnol en LLCE et turc en LVC pourrait donc quitter le lycée sans y avoir fait de l’allemand. Mais les mises à disposition des matières feront en sorte que la quasi-totalité des élèves passera par la case allemand. Pour ce qui concerne l’EDS, quelque 17 lycées proposeront en LLCE allemand et anglais et quelque 20 lycées anglais seulement. Pour les autres, on n’en sait rien à l’heure actuelle et encore sous réserve d’effectifs suffisants à la création des groupes. Mais on nous opposera que l’allemand pourrait y être pris en LVA ou LVB du tronc commun.

Parce que tout au long de l’histoire la langue dite régionale d’Alsace est une langue à double composante, d’une part l’allemand standard, jadis on disait écrit ou littéraire et d’autre part l’allemand dialectal, l’ « Elsasserditsch », l’enseignement de la langue régionale a un caractère particulier par rapport aux autres régions. L’enseignement de la LR peut donc y être présent en tant que langue régionale et en tant que langue vivante, mais pas étrangère, parmi d’autres langues vivantes.

La langue régionale d’Alsace que tous les Alsaciens doivent pouvoir partager est la langue allemande sous sa double forme standard et dialectale. Outre le français et l’allemand, le roman lorrain et franc-comtois (welche), le yiddish, le romani, le yéniche et les langues issues de l’immigration récente (langues d’origine) sont aussi des langues d’Alsace. Les dialectes parlés en Alsace participent des familles alémanique et francique.

Ce double caractère de la langue régionale d’Alsace prend appui non seulement sur l’histoire linguistique et culturelle de la région[5], il se veut de permettre pour l’avenir la communication avec quelque 120 millions de citoyens européens d’expression allemande et la participation conjointe à deux grandes cultures européennes, la française et l’allemande, à deux grandes économies aussi.[6]

Ce double caractère est très largement compris et admis par les collectivités politiques alsaciennes[7], notamment au travers des assises de la langue et de la culture régionales et par la

Charte territoriale des villes d’Alsace en faveur de la langue régionale…, par le ministère de l’éducation nationale, en particulier dans des circulaires et des conventions, par la fédération Alsace bilingue qui regroupe 17 associations qui travaillent à la promotion de la langue et de la culture régionales…

Ce double caractère doit complètement être pris en compte dans les politiques linguistiques et culturelles à venir et à obtenir.

Pierre Klein

Président de la fédération Alsace bilingue

Président de l’initiative citoyenne alsacienne (ICA)

Membres du conseil d’administration des écoles ABCM

Membre du conseil d’administration de Culture et bilinguisme d’Alsace et de Moselle

 

[1] DNL = discipline non linguistique.

[2] En Alsace dans les sections européennes aussi, à savoir l’allemand.

[3] En Alsace dans les sections européennes aussi.

[4] Pourquoi ne mettrait-on pas les langues régionales de France dans le tronc commun au même titre que les langues étrangères ? Cela ne les placerait plus en situation de forte concurrence et permettrait de contribuer considérablement à la promotion qui leur fait défaut. Man darf träumen !

[5] Rappelons que l’apport alsacien à la langue et à la littérature allemande est de première importance : le premier poème (830), la première charte, premier document administratif en langue allemande, (1251) la première chronique (1362),  la première bible imprimée (1466), la première messe (1524),  le premier roman (1557),  le premier journal (1609)… de langue allemande sont alsaciens.

[6] Pourquoi ferions-nous ce que ni les Suisses, ni les Autrichiens, ni les Sudtyroliens, ni les Belges d’Eupen-Malmédy et d’autres n’ont fait ? Tous ont opté en faveur de l’ouverture à un grand espace linguistique, de l’appropriation d’une grande culture et de l’intégration sociale et économique que confère la koinè allemande, et non pour l’entre-soi et le repli sur leurs seuls dialectes, renonçant ce faisant à une forme d’isolement et de provincialisme. La langue allemande nous permet de faire le lien avec notre histoire et notre culture. Elle nous ouvre au monde germanophone (plus de cent millions de locuteurs en Europe) et à une grande culture, à une grande économie aussi. Pourquoi nous amputerions-nous d’un tel capital et de tels avantages ?

[7] La dernière en date : Convention opérationnelle portant sur la politique régionale plurilingue dans le système éducatif en Alsace 2018-2022.

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