Charabia

Comme c’est la rentrée, nous croyons nécessaire de partager cet article publié par le Figaro juste après le bac, dans lequel un professeur de philosophie, René Chiche, faisait part de son émotion – en réalité son désespoir – face à l’effondrement de la langue chez les jeunes. René Chiche est professeur de philosophie au lycée, vice-président d’Action & Démocratie, représentant CFE-CGC et membre du Conseil supérieur de l’éducation.

Il constate de plus en plus fréquemment depuis quelques années, que ce sont des lots entiers de copies parfaitement indigentes à tout point de vue, dont il est difficile de distinguer la forme du fond parce qu’elles sont écrites en un charabia qui emprunte vaguement au français comme à une langue étrangère. Pour lui, il est quasiment impossible de noter de telles copies car, pour être en mesure de les évaluer, il faut non seulement relire plusieurs fois chaque phrase afin d’en comprendre le sens mais, faute d’y parvenir dans la plupart des cas, on doit finalement deviner l’intention de l’auteur, de sorte qu’on en vient à évaluer le plus souvent une copie que l’on a soi-même entièrement reconstruite. Le professeur éprouve alors une profonde tristesse pour ces jeunes gens qui sont parvenus jusqu’en terminale dans un tel état, ainsi qu’une immense colère envers les responsables d’un tel massacre.

René Chiche précise toutefois qu’il y a faute et faute. Faire une faute d’accord, oublier une double consonne, mal accentuer ou ne pas accentuer tel ou tel mot, voilà ce qu’on avait coutume d’appeler des fautes d’orthographe et c’est là un moindre mal. Aujourd’hui hélas, les «fautes» constatées désormais ne méritent même plus d’être appelées ainsi: lorsqu’on écrit dans l’en-tête de la copie d’examen «bac à l’oréat», lorsqu’en recopiant le sujet choisi on écrit «le travaille divise-t-il les hommes?», lorsqu’on parle de «supsence» pour dire substance, qu’on évoque «l’hostérité», il est assez clair qu’on fait face alors à du quasi-illettrisme, mais “qu’une administration confite dans le déni persiste à ignorer“.

Pour le professeur, au fondement de toutes leurs difficultés, parce qu’il s’agit de l’instrument permettant d’acquérir toutes les autres connaissances, et qu’il s’agit surtout de l’instrument permettant de penser, c’est d’un défaut manifeste dans l’acquisition du langage que ces copies témoignent. Il pointe d’un doigt sévère l’énorme responsabilité de la muflerie pédagogiste qui a contaminé des pans entiers de l’institution et imposé des normes insensées, car on hérite désormais d’élèves qui détruisent leurs propres capacités en passant plusieurs heures par jour les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone, aux aguets de notifications et autres gratifications qui finissent par les rendre, ainsi d’ailleurs que bon nombre d’adultes, débiles étymologiquement parlant.

Il rappelle que la langue étant la condition de la pensée, la pauvreté du vocabulaire, mais aussi une syntaxe plus qu’approximative et des solécismes généralisés rendent impossible toute réflexion, ou du moins la compromettent à un tel point que celle-ci se limite à des réflexes conditionnés, des associations d’idées déversées dans un chaos impressionnant, un bavardage d’une confusion extrême où il est en réalité difficile de deviner la trace d’une quelconque pensée.

Désormais, environ 60% des copies comportent des phrases proches du non-sens, à l’instar de celle-ci: «ce qui différencient les hommes des animaux, est que quant aux hommes, les animaux répetent les mêmes actions par nature, ils sont nés tels que la nature leur ait instruit.» Ou celle-ci: «Dans le travail, il faut un réalisateur et un éxécuteur. En effet, un ouvrier, celui qui réalise, est perçu comme un outil face à son patron, l’éxécuteur. Par conséquence, l’ouvrier n’a donc pas un pouvoir physique et intellectuel, ni de contrainte, et répète les mêmes actions comme les animaux, donc mène à une déshumanisation. Cela a donc pour cause l’isolation.»

« Après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 20, un nouveau média apparaît : internet. »

« Malgré le développement de la radio, le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing la censure énormément. Pompidou son successeur suit ses traces en censurant lui aussi la radio. »

« Les vers de Charles T. de Verlaine ont été utilisés pour parler du débarquement de Normandi.

Voilà, l’article paru dans le Fig est plus long et plus riche et aurait mérité d’être transcrit in extenso, mais avec ce résumé on a déjà la nausée. Comme le dit René Chiche, le plus grave dans cette affaire, c’est que le langage est le support de la pensée, même des plus farfelues, chez Heb’di nous sommes bien placés pour le savoir. Pour penser, il faut du vocabulaire, c’est-à-dire un réservoir de mots, de nuances, de références qui placent le propos dans l’espace physique et temporel. Les mots et une syntaxe cohérente sont les éléments indispensables au sens que l’on veut donner au texte.

A défaut, seuls les messages les plus simples, les plus primaires seront entendus et compris. Et si c’était, en réalité, le but poursuivi?

Comme le résume très bien Julien Damon dans le Point, la langue ne sert plus à formuler une pensée ni à décrire le réel. Il s’agit seulement d’émettre des signaux. Toute parole publique consiste à jeter en désordre quelques stimuli sonores destinés à provoquer une réaction d’approbation.

Il y a des fôtes dans Heb’di? Certes, mais cela s’appelle des coquilles. Le tout est de les reconnaître et de savoir les corriger.

In memoriam

Une petite pensée pour un de ces “grands” personnages dont on ne parle jamais et qu’on évoque à peine lorsqu’ils viennent de mourir. Jean Grémion est mort à l’âge de 77 ans. Evidemment ce nom ne vous dit rien. Pourtant, il était le promoteur de la langue des signes, cofondateur de l’International Visual Theatre, premier théâtre destiné aux malentendants.

Ce genre de personnes en fait davantage pour le bien commun que d’autres que nous n’aurons pas l’indélicatesse de citer ici et dont on parle beaucoup trop.

Chinoiseries

Les autorités chinoises ont utilisé près d’un millier de comptes Twitter et des pages Facebook pour diviser les manifestants pro-démocratie à Hong-Kong.

Au total, Twitter indique avoir suspendu 200 000 comptes avant qu’ils ne soient réellement actifs sur le réseau. Facebook – également interdit en Chine continentale – a précisé qu’environ 15 500 comptes suivaient l’une ou plusieurs des pages désormais supprimées de sa plateforme.

C’était juste pour rappeler quelle était la vocation première des réseaux sociaux….

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